
Pendant près d’une décennie, la Türkiye et certaines monarchies du Golfe se sont livrées une véritable guerre d’influence au Moyen-Orient. Cet épisode de confrontation indirecte débute en 2011 avec les révolutions arabes. D’un côté, Ankara a misé sur les mouvements populaires, comme en Syrie, et fréristes en Égypte pour étendre son influence dans la région. De l’autre, l’axe Riyad-Abu Dhabi perçoit cette poussée du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan comme une menace directe pour la stabilité de leurs régimes. La fin des années 2010 n’arrange pas la donne lorsque le Qatar, grand allié de la Türkiye dans la région, est soupçonné de financer des mouvements séparatistes et proches des Frères musulmans tout en gardant des relations cordiales avec Téhéran. Ce petit État subit un blocus terrestre et naval de la part des autres monarchies du Golfe, qui s’avère être un échec grâce à la coordination des forces armées turques qui organisent un pont aérien. Cela s’est aussi accentué lors de l’intervention turque à la fin de l’année 2019 en Libye afin de stopper l’offensive du Général Haftar. L’affaire Khashoggi est aussi un tournant dans les relations saoudo-turques.
La Türkiye subit quant à elle de plein fouet une crise économique majeure, la plus importante depuis le début du siècle, alors que l’inflation ne fait que d’augmenter jusqu’à atteindre son pic en 2022 à 85 %. Le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, et sa pensée économique surnommée les « Erdoganomics », préfère baisser le taux d’intérêt directeur de la Banque centrale turque plutôt que de l’augmenter, ce qui entraîne un effet domino et une inflation. Cette situation a eu des conséquences directes sur l’économie turque avec une fuite massive des investisseurs et des capitaux étrangers, une dépréciation de la livre turque et une hausse des prix. Face à l’épuisement rapide des réserves de change de la Banque centrale, la Turquie s’est retrouvée contrainte de chercher des alternatives de financement en urgence. Un recours au Fonds monétaire international aurait permis d’injecter des liquidités, mais cette option était politiquement inenvisageable pour le gouvernement. Accepter la tutelle du FMI aurait en effet impliqué des mesures d’austérité, des réductions de dépenses publiques et un contrôle extérieur incompatibles avec le discours de souveraineté nationale porté par Ankara.
L’urgence financière turque est devenue le terrain d’expression privilégié d’une diplomatie du chèque par les pays du Golfe. Pour contrer l’effondrement de la livre turque et éviter un recours au FMI, Ankara s’appuie sur des injections directes de capital souverain : d’une part, des aides monétaires d’urgence via le dépôt de 5 milliards de dollars de l’Arabie saoudite à la Banque centrale turque1 et le swap de devises de 4,9 milliards de dollars des Émirats arabes unis ; d’autre part, des engagements structurels majeurs illustrés par l’injection initiale de 10 milliards de dollars d’Abu Dhabi via son fonds souverain, ADQ, et la signature d’un pacte global de 51 milliards de dollars ciblant les obligations et les infrastructures2. Cette manne financière relève d’un opportunisme calculé : si le Qatar (QIA) consolide ses positions pour préserver son alliance historique, les Émirats arabes unis (ADQ, Mubadala) et l’Arabie saoudite (PIF) profitent de la dévaluation pour prendre le contrôle à bas coût d’entreprises et d’actifs stratégiques. En offrant un soulagement monétaire immédiat, les monarchies du Golfe résout la crise de liquidités à court terme tout en transformant la vulnérabilité macroéconomique turque en un puissant levier d’influence géopolitique pour ses memes pays.
Les Émirats arabes unis et la stratégie des rachats ciblés d’actifs
Après plus d’une décennie d’affrontements indirects et de rivalités régionales nés du Printemps arabe, les relations entre Ankara et Abu Dhabi ont opéré un virage à 180 degrés. Confrontée à un effondrement monétaire, une inflation spéctaculaire et une crise de liquidités, la Türkiye est devenue un terrain d’opportunités financières. Les Émirats arabes unis, appuyés par la puissance financière de leurs fonds souverains ADQ et Mubadala, en ont profité pour faire une entrée dans l’économie turque.
L’accès au marché turque a constitué la première étape. Le fonds ADQ s’est positionné au capital du géant du commerce en ligne Trendyol (dont le contrôle reste aux mains du chinois Alibaba). En 2022, un véhicule d’investissement de 300 millions de dollars a été mis en place avec le Fonds souverain turc (TVF) pour alimenter des start-ups technologiques à forte croissance et soutenir des fonds de capital-risque turcs3. De son côté, Mubadala est entré au capital du spécialiste de la livraison ultra-rapide Getir tout en diversifiant ses placements, notamment avec la reprise de 49 % des parts du groupe laitier Sütaş. Sur le plan des infrastructures, l’opérateur portuaire DP World opère le terminal de Körfez dans la province de Kocaeli, plaçant Abu Dhabi au cœur des flux maritimes en mer de Marmara4.
Mais la démarche émiratie dépasse le simple placement d’actifs. Cherchant à se prémunir d’une dépendance sécuritaire jugée excessive vis-à-vis de ses fournisseurs traditionnels (États-Unis et France), Abu Dhabi cherche à bâtir un complexe militaro-industriel autonome. Face à elle, la Türkiye aligne un secteur de défense structuré et éprouvé, porté par plusieurs géants publics et privés (Baykar, Roketsan, Aselsan).
C’est dans ce contexte qu’intervient le groupe de défense émirati EDGE, devenu un partenaire stratégique d’Aselsan et de Baykar. L’objectif va bien au-delà de l’achat de matériel : EDGE cherche à intégrer directement ses propres munitions guidées (gammes Desert Sting et Al-Tariq) ainsi que des algorithmes d’IA à bord des drones Bayraktar (TB2, TB3 et Akıncı)5. En parallèle, des entités financières émiraties rachètent plus discrètement des parts chez des sous-traitants turcs de premier et second rang en micro-électronique et aéronautique, verrouillant ainsi des composants clés pour leurs propres programmes navals et aériens.
Arabie saoudite et l’ancrage financier dans Vision 2030
Riyad déploie une stratégie complémentaire par l’intermédiaire de son fonds souverain, le Public Investment Fund. Après la période de boycott des produits turcs, la réconciliation politique actée en 2022 par Recep Tayyip Erdoğan et Mohammed ben Salmane a relancé la dynamique économique entre les deux nations6. La trajectoire fixée par les ministres de l’Investissement, Khalid Al-Falih, et du Commerce, Ömer Bolat, affiche une ambition claire en visant le passage des échanges de 8,6 milliards à 10 milliards de dollars à court terme, avant d’atteindre la cible des 30 milliards de dollars7.
Sur le terrain, cet ancrage saoudien s’articule autour de trois piliers majeurs que sont l’énergie, la sécurité alimentaire et le secteur du bâtiment. Dans le domaine énergétique, la firme ACWA Power a engagé un premier contrat de 2 milliards de dollars avec le ministère turc de l’Énergie pour déployer 2 000 MW d’énergie solaire dans les provinces de Sivas et Karaman, première étape d’un plan global de 5 milliards de dollars visant 5 000 MW combinant solaire et éolien8. Concernant l’agroalimentaire, le fonds saoudien s’appuie sur sa filiale SALIC pour investir le secteur agricole en Türkiye afin de sécuriser ses approvisionnements et prendre des participations dans des transformateurs locaux. Enfin, le plan Vision 2030 offre des débouchés massifs aux entreprises turques de la construction, qui comptabilisent déjà plus de 400 projets sur place d’une valeur cumulée de 28 milliards de dollars, tandis qu’Ankara incite en retour les véhicules financiers saoudiens à financer ses propres chantiers d’infrastructures.
Le volet militaire constitue le pivot le plus structurant de cette coopération entre les deux pays. Le contrat d’acquisition et de fabrication locale de drones Bayraktar Akıncı, estimé à plus de 3 milliards de dollars, demeure le plus important contrat d’exportation de l’histoire de la défense turque9. Cette opération intègre de réels transferts de technologie impliquant les acteurs turcs Aselsan et Roketsan aux côtés des entités saoudiennes SAMI et NCMS pour produire directement sur place des équipements optroniques et des munitions guidées10.

Qatar un partenaire de longue date
Le cas du Qatar relève d’une stratégie différente de celle des Émirats arabes unis ou encore de l’Arabie saoudite. Partenaire stratégique de la Türkiye depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, ce lien s’est renforcé tout au long de la dernière décennie, notamment avec la construction d’une base militaire turque à Doha et l’aide apportée à cette petite monarchie du Golfe pendant le blocus. Le Qatar est un acteur de premier plan pour la Türkiye. À travers la Qatar Investment Authority (QIA), forte de près de 600 milliards de dollars, le Qatar ne cherche pas des coups boursiers opportunistes : il veut éviter l’effondrement économique de son principal allié régional.
L’émir du Qatar Tamim ben Hamad Al Thani est déjà intervenu en facilitant l’injection de liquidités en plein effondrement de la livre turque. Le Qatar est intervenu directement sur le système financier en 2020 : il a pris le contrôle total de QNB Finansbank pour 2,7 milliards d’euros et a racheté 10 % des parts de Borsa İstanbul auprès du Fonds souverain turc (TVF) pour 200 millions de dollars11. Les banques centrales des deux pays ont aussi étendu leurs accords d’échange de devises, atteignant un plafond de 15 milliards de dollars, permettant à la Banque centrale de Turquie de regonfler ses réserves de change.
Côté immobilier et infrastructures, QIA a acquis 42 % du centre commercial de luxe Istinye Park en plein Istanbul pour un montant estimé à 1 milliard de dollars. Tout comme l’opérateur DP World, le fonds souverain qatari s’intéresse aussi au port de Galata afin de renforcer le secteur logistique. Ces opérations s’accompagnent du rachat de plusieurs palais et hôtels le long du Bosphore par des familles princières qataries, transformant la puissance gazière de Doha en un portefeuille immobilier12.
Contrairement aux fonds saoudiens ou émiratis qui conditionnent leurs chantiers à des transferts technologiques pour leurs propres industries comme Vision 2030, Doha agit avant tout comme un allié de longue date prêt à soutenir l’économie turque en injectant des capitaux grâce à ses fonds. Cette relation privilégiée repose sur une alliance politique et sécuritaire profonde, notamment lors de la crise du Golfe et du boycott imposé à Doha entre 2017 et 2021, durant laquelle la Türkiye avait déployé des troupes sur le sol qatari. Le Comité stratégique de haut niveau turco-qatari a déjà permis la signature de plus de 60 accords bilatéraux.
Les autres monarchies du CCG des partenariats sectoriels ciblés
En dehors des trois grandes puissances du CCG, les autres monarchies du Golfe, bien que plus discrètes, représentent une part importante des investissements régionaux dans l’économie turque.
Le groupe koweïtien Kuwait Finance House (KFH) est l’actionnaire majoritaire de la banque Kuveyt Türk, l’une des plus importantes institutions financières du pays. Cette acquisition permet au Koweït de financer les PME turques afin de capter principalement les flux financiers et commerciaux entre la Türkiye et le Koweït. La société Alshaya Group possède sur le territoire turc des centaines de points de vente tels que Starbucks ou encore H&M. Cette présence massive confère aux investisseurs koweïtiens une exposition directe à la consommation intérieure à Istanbul, Ankara et Izmir.
De son côté, le Sultanat d’Oman et son fonds souverain, Oman Investment Authority (OIA), s’est associé avec OYAK, un fonds issu du ministère de la Défense dédié à la solidarité envers l’armée turque, pour lever 500 millions de dollars. Grâce à cette opération financière, l’OIA a acquis une participation stratégique dans la société minière turque Samaş. En ce sens, elle exploite le gisement de Tokat qui garantit un accès aux bentonites de sodium essentielles pour le secteur du BTP13. L’industrie de la défense est aussi un vecteur primordial de la coopération entre Ankara et les autres capitales de la région, et Mascate ne fait pas exception à cette équation. Le fonds omanais investit massivement auprès de l’équipementier Tekatron afin de co-développer des véhicules militaires téléguidés, participant ainsi au transfert de technologies et à la montée en puissance des capacités de défense omanaises.
Les leviers d’Ankara face aux monarchies du Golfe
L’analyse des flux financiers des pays du Golfe vus précédemment ne doit pas pour autant être interprétée comme un aveu de faiblesse d’Ankara. Bien que celle-ci connaisse une situation monétaire critique, elle dispose tout de même d’atouts industriels, militaires et géographiques réels. Ce dynamisme mis en place depuis le début de cette décennie s’apparente à une coopération pragmatique et réfléchie, instaurée par les différents États afin de s’offrir la meilleure plus-value.
Les pays du Golfe souhaitent trouver d’autres moyens de faire fructifier leur économie en la diversifiant, alors qu’elle reste encore largement basée sur la rente pétrolière. Selon un rapport du Fonds monétaire international (FMI) de 2021, la part du pétrole représenterait près de 30 % du PIB saoudien14. Pour cela, ces mêmes pays utilisent leur manne financière pour mener une politique d’ouverture économique qui comprend le secteur du tourisme, la facilitation des investissements étrangers ou encore les moyens de communication. Le prince héritier Mohammed ben Salmane tente de suivre les traces de ses voisins émiratis et qataris avec le projet Vision 2030, mais l’exemple saoudien s’applique également aux autres monarchies de la région. En s’associant avec la Türkiye, le Golfe gagne un accès immédiat à un marché de 85 millions d’habitants, à une industrie manufacturière diversifiée et à des technologies militaires éprouvées sur le terrain (drones, blindés, électronique de défense). L’époque où les pays conditionnaient leurs alignements politiques semble désormais éloignée, à l’image du dossier de l’assassinat du journaliste saoudien Khashoggi transféré à la justice saoudienne ou de la fin du blocus imposé au Qatar par les pays du CCG.
C’est dans ce contexte que ces États utilisent les dépôts bancaires et les swaps à travers leurs banques centrales, estimés à près de 20 milliards de dollars. Cette forme de dépendance aux investissements du Golfe peut être considérée comme une faiblesse pour la Türkiye, mais la réalité est à nuancer : elle oblige ces mêmes pays à se poser en garants de la stabilité économique turque. S’ils décidaient de retirer brutalement leurs fonds pour des raisons politiques, ils provoqueraient une crise financière qui dévaloriserait leurs propres investissements et leurs participations dans les banques turques.
Ankara conserve tout de même une marge de manœuvre importante, notamment dans les accords militaires. Baykar a implanté des usines d’assemblage du Bayraktar Akıncı en Arabie saoudite, et l’accord prévoit la formation de dizaines de pilotes et de techniciens saoudiens. Néanmoins, la Türkiye ne transfère pas l’intégralité de son savoir-faire et verrouille l’accès aux données critiques : le logiciel de contrôle de vol autonome, les algorithmes d’intelligence artificielle et la fusion de données restent sous le contrôle exclusif de Baykar. L’implantation de Baykar en Arabie saoudite, la vente de drones aux Émirats arabes unis ou encore l’installation d’une base militaire permanente au Qatar démontrent le rôle géopolitique et défensif de la Türkiye dans la région, s’imposant ainsi comme un acteur de premier plan.
- Saudi Fund for Development (SFD), Press Release: Saudi Arabia deposits $5 Billion at Central Bank of Turkey, 6 mars 2023. ↩︎
- Emirates News Agency (WAM), UAE announces $10 billion fund for investments in Turkey, 24 novembre 2021. ↩︎
- TURKIYE WEALTH FUND, TWT partners with ADQ to create 300m dollars tech fund, 23 mars 2022 ↩︎
- PORT/ EUROPE, DP World Evyap upgrades Korfez terminal in Turkey, 15 janvier 2026 ↩︎
- Aeromorning, EDGE and Baykar expand cooperation with Al-Tariq integration in AKINCI UAV, 12 mai 2026 ↩︎
- Presidency Of The Republic Of Turkiye, President Erdogan to visit Saudi Arabia, 28 avril 2022 ↩︎
- Deik, Turkiye and Saudi Arabia trade volume target : 30 billion, 11 mai 2026 ↩︎
- Anadolu Ajansi, Acwa Power’ın Türkiye’deki 2 gigavatlık yatırımında süreç planlandığı gibi ilerliyor, 28 avril 2026
↩︎ - Turdef, Saudi Arabia will pay more than 3 billion dollars for AKINCI, 25 juillet 2023
↩︎ - Anadolu Ajansi, ROKETSAN signe des accords de coopération en Arabie Saoudite pour la production de missiles et de systèmes antichars, 12 février 2026
↩︎ - Borsa Istanbul, QIA became the new investor in Borsa Istanbul, 12 janvier 2020 ↩︎
- Daily Sabah, Turkish billionaire approaches Qatar fund for sale of Galataport, 8 novembre 2023 ↩︎
- The Arabian Stories, Oman invests in rare mineral and defence technology companies in Turkiye, 9 mai 2026 ↩︎
- IMF Country Reports, Saudi Arabia : selected issues, 17 aout 2022 ↩︎

