22 août 2025

Tolga Atik Sarıyalçın

L’avenir de l’Ukraine se joue-t-il aussi à Ankara ?

Les lignes bougent peu, mais l’armée russe enregistre des gains progressifs dans plusieurs zones contestées dans l’est de l’Ukraine. Pendant ce temps, les 15 et 18 août 2025, deux sommets d’une portée historique se sont tenus aux États-Unis autour d’une éventuelle fin de la guerre en Ukraine. Pour la première fois depuis le début de l’invasion russe, les pourparlers avancent de manière étroite et coordonnée entre les représentants de l’Ukraine, de la Russie, des États-Unis et des principales puissances européennes. Derrière ces négociations, quel rôle pourrait jouer Ankara sur la question ukrainienne ?

En 2014 déjà, la Türkiye, avec son président Recep Tayyip Erdoğan, avait fermement condamné l’annexion de la Crimée par la Russie1. En effet, cette annexion procure à Moscou un accès privilégié à la mer Noire et constitue, de facto, une menace potentielle pour Ankara. En février 2022, la réaction du gouvernement turc ne s’est pas fait non plus attendre, avec un soutien important à l’Ukraine2 : Kiev a notamment reçu de nombreux drones Bayraktar TB2, dont certains ont fait l’objet de dons par la société Baykar, ainsi qu’un soutien logistique. Cependant, bien que la Türkiye soit membre de l’OTAN depuis 1952, elle a choisi de suivre une politique différente de celles de ses partenaires occidentaux. Ainsi, aucune sanction économique n’a été mise en place contre la Russie et aucune restriction de déplacement n’a été imposée aux oligarques russes. Au contraire, plusieurs milliardaires russes proches du pouvoir se sont installés sur les côtes turques. Contrairement aux Européens qui multiplient les sanctions contre les hydrocarbures russes, la Türkiye s’est affirmée comme un « hub gazier »3 entre la Russie et l’Europe et a vu ses importations de pétrole provenant de Russie plus que doubler.

Le Président turc Recep Tayyip Erdoğan a néanmoins toujours entretenu une excellente relation avec son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. Peu avant l’offensive russe de février 2022, Haluk Bayraktar, à travers sa société Baykar, avait annoncé un projet de site de production de drones turcs en Ukraine. Mais malgré les nombreux contentieux entre Ankara et Moscou (en Syrie, dans le Caucase, en Libye ou encore en Ukraine), la Türkiye a privilégié le dialogue avec la Russie, conduisant Erdoğan et Poutine à se rencontrer à plusieurs reprises.

Depuis, Ankara se pose comme l’un des principaux médiateurs de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Sa position géographique, avec un accès direct à la mer Noire et le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, confère à la Türkiye un rôle clé dans le conflit. C’est dans ce contexte qu’a été signé à Istanbul, sous l’égide de l’ONU, l’« accord sur les céréales de la mer Noire » en juillet 2022, qui a permis aux Ukrainiens d’exporter blé et maïs depuis leurs ports, malgré le blocus russe4. Ankara a aussi été l’hôte de plusieurs cycles de négociations entre les délégations ukrainiennes et russes.

Deux sommets historiques en Alaska et à Washington

Alors qu’il avait promis durant sa campagne présidentielle de mettre fin à la guerre en Ukraine « en 24 heures », Donald Trump peine à concrétiser cet engagement. Plusieurs mois après son investiture, le président américain a finalement retrouvé Vladimir Poutine ce vendredi 15 août 2025, en Alaska. Il s’agit de leur première rencontre depuis le sommet d’Osaka en 2019, en marge du G20. Sous la présidence de Joe Biden, les relations entre Washington et Moscou avaient atteint un point bas, avec pour seul face-à-face celui de Genève en juin 2021. Trump, lui, affiche la volonté d’obtenir une sortie de crise, quitte à envisager des concessions territoriales en faveur de la Russie, ce qui inquiète Kiev et ses alliés européens.

Durant près de trois heures, les deux dirigeants se sont entretenus à huis clos, avant de paraître brièvement devant la presse. La conférence, expédiée en quelques dizaines de minutes, n’a donné lieu à aucune question. Aucun accord n’a été annoncé, mais les présidents américain et russe ont décrit leur échange comme « positif » et « constructif ».

Quelques jours plus tard, plusieurs chefs d’État européens, rejoints par Volodymyr Zelensky, se rendent à Washington. L’objectif est clair : obtenir des garanties de Donald Trump après l’humiliation de février, lorsque la Maison-Blanche avait spectaculairement réduit son soutien militaire à Kiev.

Si cette rencontre a affiché une unité de façade, les tensions demeurent. Zelensky réclame une aide accrue, tandis que les Européens redoutent un accord trop favorable à Moscou. Trump, lui, répète vouloir « mettre fin à une guerre coûteuse pour l’Amérique ».

Où est Ankara dans cette redistribution des cartes ?

La Türkiye est acteur clé de la région et se présente comme médiateur du conflit russo-ukrainien depuis 2014. Pour autant, ni le président turc ni aucun représentant officiel (qu’il s’agisse du ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, ou du chef du d’enseignement (MIT), Ibrahim Kalin) ne se sont rendus au sommet du 18 août 2025. La question se pose donc : Ankara est-elle marginalisée dans les négociations en cours ?

Certes, Ankara concentre actuellement une grande partie de son attention sur les dernières avancées au Proche-Orient, notamment sur la situation en Syrie avec Ahmed Al-Charah, président du Conseil intérimaire syrien5. Toutefois, le gouvernement turc n’a pas pour autant oublié l’Ukraine.

Le 7 août 2025, Hakan Fidan s’est entretenu au téléphone avec son homologue russe Sergueï Lavrov. Le ministre turc a proposé qu’Istanbul accueille des pourparlers directs entre Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine, une première depuis le début de la guerre à grande échelle. Un nouvel appel a eu lieu entre les deux ministres au lendemain du sommet entre Trump et Poutine en Alaska, afin d’évaluer ses résultats.

Dans la foulée, lors d’une réunion virtuelle de la Coalition des volontaires sur l’Ukraine (qui regroupe les États de l’OTAN et de l’UE), la Türkiye était représentée par son vice-président, Cevdet Yılmaz. Ankara y a exprimé sa volonté de participer aux garanties de sécurité de l’Ukraine, mais sans détails concrets. Le président français, Emmanuel Macron, a souligné la « très bonne collaboration » avec la Türkiye lors d’une interview accordée à Darius Rochebin, et a déclaré sur X un objectif commun entre la France et la Türkiye de « mettre fin à la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine ».

Un rôle encore incertain

Dans ce contexte, Ankara cherche à reprendre la main. Membre de l’OTAN mais partenaire économique de la Russie, la Türkiye occupe une position singulière qui lui permet de dialoguer à la fois avec Kiev, Moscou et les capitales occidentales. Déjà à l’origine de l’accord céréalier de 2022, Recep Tayyip Erdoğan entend à nouveau endosser le rôle de médiateur. Pour lui, l’enjeu est double : peser sur l’issue du conflit tout en consolidant l’image d’une Türkiye incontournable sur l’échiquier régional et international.

Cependant, Bruxelles et Washington restent méfiants : un sommet organisé à Istanbul pourrait, selon eux, avantager la Russie lors des négociations. Zelensky, de son côté, n’a pas encore annoncé le lieu d’une éventuelle rencontre avec Poutine, mais n’exclut pas la médiation turque. Il rappelle toutefois que « l’intégrité territoriale de l’Ukraine n’est pas négociable ».

  1. «2014, Kırım Da Düzenlenen Referandum Hk. », Türkiye Cumhuriyeti Dışişleri Bakanlığı, 17 Mars 2014, consulté le 20 août 2025. https://www.mfa.gov.tr/no_-86_-17-mart-2014_-kirim_da-duzenlenen-referandum-hk.tr.mfa
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  2. Jean Marcou, «La Turquie et la crise ukrainienne», 7 mars 2022, consulté le 20 août 2025. https://blog.sciencespo-grenoble.fr/index.php/2022/03/07/la-turquie-et-la-crise-ukrainienne/
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  3. Timour Ozturk, “ La Turquie ambitionne de devenir un hub gazier aux portes de l’Europe”, Les Echos, 19 octobre 2022, consulté le 20 août 2025. https://www.lesechos.fr/monde/europe/la-turquie-ambitionne-de-devenir-un-hub-gazier-aux-portes-de-leurope-1870710
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  4. Igor Delanoë, « Céréales, une entente tacite en mer Noire », Le Monde Diplomatique, juillet 2023, consulté le 21 août 2025.
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  5. Tugay Ünlü, « Gaza, Syrie, énergie et diplomatie régionale: l’équation Turquie-Israël», Observatoire du Bosphore, 19 août 2025, consulté le 19 août 2025. https://observatoire-bosphore.fr/gaza-syrie-energie-et-diplomatie-regionale-lequation-turquie-israel/
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