12 janvier 2026

Tolga Atik Sarıyalçın

La Türkiye et le défi de la reconstruction syrienne post Al Assad 

La fin de l’année 2024 a marqué un tournant géostratégique majeur au Moyen-Orient avec la chute du régime syrien le 8 décembre 2024, à la suite d’une offensive militaire lancée depuis la poche d’Idlib par plusieurs groupes armés non étatiques. Cet effondrement du pouvoir central syrien s’inscrit dans un contexte régional profondément déstabilisé, marqué par la guerre à Gaza, la fragilisation structurelle du Liban et la montée des tensions autour de l’Iran.

Ahmed Al-Shara, connu auparavant sous le nom de guerre d’Abu Mohammed al-Joulani, s’est imposé comme la figure centrale du nouveau pouvoir syrien et exerce aujourd’hui les fonctions de président par intérim. Ce changement de régime met fin à plus de cinq décennies de domination du clan Assad, d’abord sous Hafez Al-Assad, puis sous Bachar Al-Assad depuis 2000.

Si la chute du régime semble clore une séquence militaire ouverte en 2011, elle ne met toutefois pas un terme à la crise syrienne dans toutes ses dimensions. Au contraire, elle ouvre une phase post-conflit instable, où les enjeux de reconstruction, de sécurité et de recomposition des alliances régionales deviennent centraux. Dans ce contexte, la Syrie post-Assad constitue à la fois une opportunité stratégique majeure pour Ankara et un défi multidimensionnel de long terme.

L’échec de l’AKP de formé un axe Ankara-Damas

Avant l’éclatement de la guerre civile syrienne, les relations entre Ankara et Damas avaient connu un rapprochement sans précédent, amorcé avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP au début des années 2000. Cette dynamique s’inscrivait dans la doctrine de “profondeur stratégique” et de “Zéro problème avec les voisins”1, conceptualisée par Ahmet Davutoğlu, alors conseiller diplomatique puis ministre des Affaires étrangères2.

Historiquement marquées par la méfiance depuis la chute de l’Empire ottoman et la proclamation de la République de Türkiye en 1923, les relations syro-turques semblaient entrer dans une phase de normalisation accélérée. L’accord de libre-échange signé en 2004 traduisait l’ambition de créer un espace économique levantin intégré, parfois présenté par les dirigeants syriens eux-mêmes comme une “zone de prospérité” inspirée du modèle européen3

Ce rapprochement répondait à des intérêts stratégiques convergents. La Türkiye, première puissance militaire régionale et acteur économique majeur, partage avec la Syrie sa frontière terrestre la plus longue, ainsi qu’un héritage historique, culturel et humain profond. Pour Ankara, une Syrie stable constituait un atout sécuritaire et économique ; pour Damas, un partenaire capable de rompre son isolement régional.

Cette dynamique s’effondre brutalement au début des années 2010, avec l’irruption des Printemps arabes. Bachar Al-Assad reproche alors à Ankara son soutien aux mouvements islamistes, en particulier aux Frères musulmans, tandis que Recep Tayyip Erdoğan condamne publiquement la répression du régime syrien: lors d’un Forum International à Istanbul, le futur président de la Türkiye lance alors “Le jour viendra où tu partiras aussi »4. La rupture est autant idéologique que stratégique, révélant les limites structurelles de la diplomatie néo-ottomane face aux transitions autoritaires violentes.

D’Idlib à Damas : La chute du régime et la position d’Ankara 

À partir de 2012, le conflit syrien se militarise durablement, avec l’émergence de l’Armée syrienne libre (ASL), soutenue politiquement et logistiquement par Ankara, ainsi que par le Qatar et l’Arabie saoudite. La Syrie devient alors un théâtre de confrontation indirecte entre puissances régionales et internationales.

En novembre 2024, une coalition armée issue de la poche d’Idlib lance une offensive d’ampleur nationale, principalement menée par Hayat Tahrir al‑Sham (HTS), appuyée par des factions de l’ASL et la Division Sultan Mourad, proche d’Ankara. La rapidité de l’effondrement du régime (qui s’est finalement écroulé le 8 décembre 2024), marquée par la prise d’Alep, Hama, Homs puis de Damas, révèle l’épuisement structurel de l’appareil militaire syrien. Si la Türkiye n’a pas dirigé l’opération, elle a néanmoins largement contribué à l’affaiblissement progressif du régime Assad, notamment par sa présence militaire dans le nord de la Syrie et son opposition constante à l’expansion des FDS/YPG.

La chute du régime Assad reflète également l’abandon progressif de ses alliés historiques, au premier rang desquels la Russie et l’Iran. Engagée militairement en Ukraine depuis 2022, Moscou a réduit son implication syrienne, rapatriant une partie de ses équipements et limitant son soutien opérationnel à Bachar al-Assad5. L’Iran, de son côté, fait face à des contraintes sécuritaires croissantes liées à sa confrontation avec Israël.

Ce désengagement partiel crée un vide stratégique, dont la Türkiye est aujourd’hui l’un des principaux bénéficiaires. Ankara s’impose progressivement comme un acteur incontournable de la Syrie post-Assad, à la fois par sa présence militaire, ses canaux diplomatiques et sa capacité à dialoguer avec le nouveau pouvoir syrien.

L’enjeu migratoire au centre du jeu

La Türkiye accueille aujourd’hui le plus grand nombre de réfugiés au monde, avec près de cinq millions de personnes, dont environ 3,5 millions de Syriens6. Cette réalité constitue un enjeu politique majeur, tant sur le plan intérieur que dans les relations avec l’Union européenne.

La question migratoire polarise profondément la société turque, alimentant des discours nationalistes et xénophobes, portés notamment par Ümit Özdağ. En 2015 déja, Kemal Kılıçdaroğlu avait également promis de faire la paix avec la Syrie de Bachar Al-Assad et de “renvoyer les syriens chez eux”7. Cette question migratoire constitue également un levier de pression diplomatique vis-à-vis de l’UE, comme l’ont montré les crises migratoires successives depuis 2015.

Pour la Syrie post-Assad, le retour des réfugiés partis en Türkiye, au Liban, en Arabie Saoudite mais aussi en Europe, est un impératif de reconstruction nationale, notamment pour rapatrier des compétences clés. La stabilisation institutionnelle devient ainsi une condition sine qua non à tout retour massif, ce qui confère à la Türkiye un intérêt direct à la réussite du processus post-conflit syrien, pour éviter une énième vague d’immigration qui risque de polariser de nouveau le pays.

Parallèlement, la Türkiye cherche à favoriser le retour progressif des réfugiés déjà présents en Türkiye8. Ankara considère ainsi l’effondrement du régime Assad comme une fenêtre d’opportunité, à condition que la Syrie retrouve un minimum de stabilité sécuritaire. Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés rapporte que près 1,16 millions de syriens sont déjà retourné en Syrie, dont plus d’un demi-millions étaient installés en Türkiye. 

Reconstruire économiquement la Syrie  

Après treize années de guerre civile, la Syrie fait face à un défi de reconstruction colossal, estimé par la Banque mondiale à plus de 216 milliards de dollars9. Les infrastructures de base (routes, énergie, eau, télécommunications) sont massivement détruites, tandis que l’économie syrienne a perdu plus de la moitié de son PIB. Plus de 300 sites du patrimoine syrien ont également été détruits, pillés ou encore endommagés, telle que la ville mythique de Palmyre, ravagée à l’apogée de l’État islamique.

La Türkiye se positionne comme un acteur clé de la reconstruction syrienne, à la fois pour des raisons sécuritaires, économiques et politiques. Ainsi, l’Agence turque de gestion des catastrophes (AFAD) et le Croissant-Rouge Turc construisent et réhabilitent des routes et des logements pour les populations déplacées en Syrie. L’industrie turque du BTP, son expertise logistique et sa proximité géographique constituent aussi des atouts majeurs, illustrés par l’implication de groupes turcs dans la modernisation de l’aéroport international de Damas, suite à un accord signé entre les deux partenaires en août 202510.

Cependant, cette implication expose Ankara à un risque de surexposition, notamment si la reconstruction syrienne se fait sans cadre international clair ni levée coordonnée des sanctions.

La question kurde et l’accord du 10 mars : un test décisif

La question kurde demeure l’enjeu sécuritaire central pour Ankara. Le nord-est syrien, contrôlé par les FDS dominées par le YPG, est perçu par la Türkiye comme une extension directe du PKK, organisation classée terroriste. Pour le gouvernement turc, la présence de ces milices est une menace non seulement pour la Türkiye, mais aussi, plus globalement, pour la stabilité régionale. L’armée turque est ainsi intervenue à plusieurs reprises dans le nord-est syrien pour limiter l’expansion des FDS, comme en 2016 à Afrin avec l’opérateur Bouclier de l’Euphrate, ou encore en 2019 avec l’opération Source de Paix11.

L’accord du 10 mars 2025 entre Ahmed Al-Shara et Mazlum Abdi, chef du FDS, vise ainsi à intégrer les structures kurdes dans l’État syrien (avec une reconnaissance de droits et de devoirs pour les Kurdes de Syrie), dans une logique de centralisation. Cet accord intervient alors que les FDS s’étaient rapprochées de Bachar Al-Assad avant sa chute, pour faire face à la Türkiye12.

Pour Ankara, la réussite de cet accord est une condition indispensable à toute stabilisation durable, mais son application demeure incertaine : pour le moment, aucun changement n’est visible des deux côtés. Le dilemme turc est ainsi clair : privilégier une solution diplomatique risquée, ou recourir à l’option militaire face aux FDS/YPG avec l’aval de Damas. Ce choix déterminera la trajectoire sécuritaire de la Syrie post-Assad et le rôle futur de la Türkiye dans la région.

La menace israélienne

Dans la Syrie de l’après-Assad, la dimension israélienne s’impose comme un facteur de tension durable, souvent indirect mais profondément structurant pour l’équilibre sécuritaire du pays. Depuis le début de la guerre civile, Israël a privilégié une stratégie fondée sur des frappes ciblées, principalement dirigées contre les infrastructures iraniennes et les milices alliées à Téhéran, afin d’empêcher toute implantation militaire pérenne à proximité de ses frontières. Si l’affaiblissement de l’influence iranienne consécutif à la chute du régime Assad est perçu à Tel-Aviv comme un gain stratégique, il ne dissipe pas pour autant les préoccupations israéliennes. Le retrait partiel de la Russie et de l’Iran a en effet laissé derrière lui un vide sécuritaire qui nourrit la crainte d’une recomposition militaire instable, susceptible de favoriser l’émergence de nouveaux acteurs hostiles ou la reconstitution de réseaux armés sur le sol syrien.

Cette approche sécuritaire, centrée sur la dissuasion et l’action préventive, n’est toutefois pas sans conséquences pour la Syrie en reconstruction. En agissant en dehors de tout cadre de coordination avec les autorités syriennes ou les acteurs régionaux, Israël contribue à entretenir un climat d’insécurité chronique, peu compatible avec les exigences de stabilisation, de reconstruction et de retour des populations déplacées. Pour la Turquie, cette situation constitue un paramètre supplémentaire à intégrer dans une équation déjà complexe. Ankara cherche à éviter que la Syrie ne devienne un théâtre de confrontations permanentes entre puissances régionales, ce qui irait à l’encontre de ses propres objectifs sécuritaires et économiques. Si la Turquie et Israël partagent un intérêt commun dans le recul de l’influence iranienne, leurs priorités divergent nettement : là où Ankara mise sur une stabilisation progressive et encadrée, Israël continue de percevoir la Syrie avant tout comme un espace de menaces potentielles à neutraliser.

Conclusion : une opportunité stratégique sous contraintes

La chute du régime de Bachar al-Assad ouvre pour la Türkiye une fenêtre stratégique inédite, lui conférant une capacité d’influence sans précédent sur les dynamiques politiques, sécuritaires et économiques de la Syrie. Forte de sa présence sur le terrain et de son rôle central dans les recompositions régionales en cours, Ankara se trouve aujourd’hui en position de peser durablement sur l’avenir du pays. Toutefois, cette opportunité stratégique s’accompagne de risques majeurs. Les enjeux liés à la sécurité aux frontières, à la gestion des flux migratoires, à la question kurde et à l’ampleur de la reconstruction économique placent la Syrie post-Assad au cœur des préoccupations stratégiques turques.

Dans ce contexte, Ankara devra éviter le piège d’un engagement excessif et solitaire, qui pourrait transformer un avantage stratégique en source d’instabilité durable. La réussite de sa politique syrienne dépendra largement de sa capacité à internationaliser le processus de reconstruction, en impliquant les acteurs européens ainsi que les pays du Golfe, tant sur le plan financier que politique. À terme, la Syrie post-Assad pourrait ainsi devenir soit un levier structurant de l’influence régionale de la Türkiye, soit, à l’inverse, un nouveau foyer d’instabilité à ses frontières, dont les répercussions dépasseraient largement le cadre syrien.

  1. Mongrenier (Jean-Sylvestre),  LE MONDE VU D’ISTANBUL, Géopolitique de la Türkiye et monde altaïque , Presse Universitaire Française, Paris, mai 2023, consulté le 21 décembre 2025
    ↩︎
  2.  Mongrenier (Jean-Sylvestre),  LE MONDE VU D’ISTANBUL, Géopolitique de la Türkiye et monde altaïque , Presse Universitaire Française, Paris, mai 2023, consulté le 21 décembre 2025
    ↩︎
  3. Kepel (Gilles), Sortir du chaos : les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Folio, Paris, p. 328, consulté le 21 décembre 2025
    ↩︎
  4. «Syrie – Erdogan à Assad : « Le jour viendra où tu partiras aussi», Le Point, 22 décembre 2025
    ↩︎
  5.  «Russia packing up military equipment at base in Syria, satellite images show», Reuters, 25 décembre 2025
    ↩︎
  6.  Nicolas Bourcier, «En Türkiye, les actes de rejet se multiplient contre les Syriens d’Istanbul, peu enclins à rentrer au pays», Le Monde, 25 décembre 2025
    ↩︎
  7. «Suriye ile barışı sağlayacağız», Anadolu Ajansi, 25 décembre 2025
    ↩︎
  8. «Plus d’un demi-million de Syriens réfugiés en Türkiye sont rentrés chez eux depuis la chute de Bachar Al-Assad », Le Monde, 25 décembre 2025
    ↩︎
  9. «Syria’s Post-Conflict Reconstruction Costs Estimated at $216 billion», World Bank Group, consulté le 27 décembre 2025
    ↩︎
  10. « Turkish construction firms rally on Syria rebuilding expectations », Daily Sabah, consulté le 28 décembre 2025. 
    ↩︎
  11. « L’opération Source de Paix continue depuis le 9 octobre en Syrie », Anadolu Ajansi, consulté le 30 décembre 2025
    ↩︎
  12. Hélène Sallon, «En Syrie, un accord historique entre Damas et les forces kurdes», Le Monde, consulté le 30 décembre 2025
    ↩︎