17 décembre 2025

Tugay Ünlü

Ankara et Bagdad : 2025 ou le grand basculement stratégique

L’année 2025 a été marquée par une reconfiguration des alliances au Moyen-Orient et, plus singulièrement, par une « détente stratégique » inédite entre la République de Türkiye et la République d’Iraq. Longtemps définies par une méfiance réciproque, des conflits et des différends transfrontaliers, les relations entre Ankara et Bagdad ont opéré, au cours de ces douze derniers mois, un basculement vers un modèle de coopération intégrée et multidimensionnelle.

Ce modèle ne se traduit pas uniquement par la succession d’accords bilatéraux, mais plutôt par une convergence croissante d’intérêts, catalysée par quatre vecteurs principaux : la pacification de la zone frontalière via le désarmement du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), l’institutionnalisation d’une diplomatie de l’eau via le mécanisme « pétrole contre infrastructures », la réouverture du pipeline Kirkouk-Ceyhan, et le lancement du projet titanesque de la « Route du Développement ».

Le partenariat turco-irakien tente aujourd’hui de répondre à l’effondrement des structures sécuritaires traditionnelles, notamment suite à la chute du régime Assad en Syrie fin 2024, tout en naviguant dans les eaux troubles de la rivalité irano-turque. 

L’héritage de la méfiance et la rupture de 2025

Depuis la fin de la Première Guerre mondiale et l’émergence des deux États sur les décombres de l’Empire ottoman, leurs rapports ont oscillé entre coopération pragmatique et tensions aiguës1. Au cours des décennies précédentes, trois dossiers majeurs ont agi comme des irritants structurels, empêchant toute normalisation durable: l’utilisation du nord de l’Iraq comme base arrière par le PKK pour mener son insurrection contre l’État turc; le contrôle par la Türkiye des débits du Tigre et de l’Euphrate, vital pour un Iraq en proie à la désertification; les disputes concernant les exportations indépendantes de pétrole par le Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK), contournant Bagdad via la Türkiye.

Cependant, l’année 2025 a vu l’émergence d’un nouveau paradigme, amorcé par la visite historique du Président Recep Tayyip Erdoğan à Bagdad en avril 2024 (sa première en treize ans), qui a jeté les bases politiques de la coopération. Il s’est concrétisé et accéléré en 2025, notamment lors de la visite réciproque du Premier Ministre irakien Mohammed Shia al-Sudani à Ankara en mai 2025, où onze accords supplémentaires ont été signés, cimentant ce partenariat stratégique.2

Cette transformation bilatérale ne s’opère pas en vase clos: elle est une réponse directe à un environnement régional bouleversé et volatile. L’élément déclencheur le plus significatif est l’effondrement du régime de Bachar al-Assad en Syrie en décembre 2024, qui a créé un vide sécuritaire immédiat à la frontière sud de la Türkiye et à l’ouest de l’Iraq, forçant les deux capitales à coordonner leurs efforts pour prévenir le chaos, contenir les flux migratoires et empêcher la résurgence de l’État Islamique (EI) ou l’expansion de groupes autonomistes kurdes3. Pour Bagdad, s’aligner davantage avec la Türkiye est aussi un moyen de contrebalancer l’influence de l’Iran, sans pour autant rompre avec Téhéran. Pour Ankara, l’Iraq devient le pivot de sa projection de puissance vers le Golfe et un partenaire indispensable pour sécuriser son flanc sud dans un Moyen-Orient post-Assad.2

La nouvelle doctrine sécuritaire turque : de l’intervention à la co-gestion

L’année 2025 marque également une évolution doctrinale à Ankara. La stratégie turque vis-à-vis de l’Iraq a muté d’une approche purement sécuritaire et interventionniste (fondée sur le « droit de poursuite » et les incursions militaires unilatérales), vers une stratégie de « sécurité co-gérée » et d’intégration économique.2

Les officiels turcs ont adopté une nouvelle rhétorique, décrivant l’Iraq non plus comme un « problème de sécurité » mais comme un « partenaire stratégique » essentiel pour la stabilisation régionale, le commerce, la connectivité transrégionale et l’intégration énergétique.2 Cette recalibration vise à positionner Bagdad comme un partenaire stratégique dans l’effort de la Türkiye pour équilibrer l’influence iranienne. En maintenant une présence opérationnelle tout en accordant à Bagdad une autorité via des mécanismes conjoints, la Türkiye tente de transformer sa présence militaire, autrefois perçue comme une occupation, en une assistance technique et sécuritaire légitime.2

Le tournant historique du désarmement du PKK

L’année 2025 restera aussi gravée dans l’histoire moyen-orientale comme l’année où la question du PKK, épine dorsale du conflit turco-kurde depuis quatre décennies, a connu une évolution radicale. Faisant suite à l’interdiction officielle du PKK par le Conseil de sécurité nationale irakien en 2024, une série d’événements en cascade a transformé le paysage sécuritaire du nord de l’Iraq, créant les conditions d’une coopération turco-irakienne sans précédent.2

La séquence a débuté en février 2025, lorsque Abdullah Öcalan, le leader historique emprisonné du PKK, a lancé un appel inattendu à l’organisation pour convoquer un congrès extraordinaire et procéder à sa dissolution formelle. Cet appel, soutenu par une partie de l’establishment politique turc (y compris le leader nationaliste Devlet Bahçeli), visait à ouvrir la voie à une solution politique interne en Türkiye.4

En mai 2025, le PKK a officiellement répondu à cet appel en déclarant la fin de la lutte armée et l’initiation d’un processus de désarmement, supervisé par les services de renseignement turcs et des médiateurs irakiens.2 Cette annonce a été suivie en juillet 2025 par une cérémonie symbolique de remise d’armes dans le nord de l’Iraq, marquant le début physique du retrait des combattants du PKK.5

En octobre 2025, le PKK a annoncé le retrait total de ses forces du territoire turc vers la région autonome du Kurdistan irakien, dans le but de faciliter la « deuxième phase » du processus de paix.5 Cependant, ce déplacement massif a transféré le fardeau sécuritaire sur l’Iraq. Le ministre irakien des Affaires étrangères, Fuad Hussein, a exprimé en novembre 2025 la position ferme de Bagdad : les « éléments du PKK » présents sur le sol irakien (notamment à Sinjar et Makhmur) doivent se désarmer totalement, leur présence armée constituant une violation de la souveraineté irakienne.6

La Türkiye, tout en saluant ces développements, maintient elle aussi une vigilance extrême : le ministre turc de la Défense, Yaşar Güler, a averti en décembre 2025 que l’initiative « Türkiye sans terreur » dépendait d’une conformité totale et vérifiable du PKK aux demandes turques, refusant toute négociation directe avec le groupe tant que la dissolution ne serait pas effective sur le terrain.7 Ankara exige non seulement le retrait de Türkiye, mais également la fin des activités armées en Iraq et en Syrie, craignant une simple relocalisation de la menace.8

L’institutionnalisation de la coopération turco-irakienne

La coopération sécuritaire entre Ankara et Bagdad a dépassé le stade des déclarations pour s’institutionnaliser à travers des structures permanentes. Ainsi, en réponse à la menace persistante de l’État Islamique (EI) et à l’instabilité post-Assad en Syrie, un format de sécurité régional inédit, le « Quintette » (Türkiye-Iraq-Syrie-Jordanie-Liban), a été activé en 2025.2

Le point d’orgue de cette initiative fut le sommet d’Amman en mars 2025, qui a abouti à la création d’un Centre d’Opérations Conjoint. Ce centre, une première dans l’histoire moderne de la région, a pour mandat : le partage de renseignement en temps réel sur les mouvements de l’EI et des groupes affiliés; la supervision du sort des camps d’Al Hol et de Roj en Syrie, qui abritent des milliers de combattants de l’EI et leurs familles; l’empêchement des infiltrations transfrontalières, notamment par le déploiement de 3 000 soldats syriens à la frontière irakienne en juin 2025.2

En parallèle, l’Iraq a accepté de convertir la base militaire turque de Bashiqa (province de Ninive), longtemps source de friction diplomatique, en un « Centre Conjoint d’Entraînement et de Coopération » sous commandement irakien.2 Cet accord permet à la Türkiye de maintenir une présence stratégique tout en respectant formellement la souveraineté irakienne, transformant une force d’occupation de facto en une mission d’assistance militaire légale.

Diplomatie de l’eau : l’accord historique de novembre 2025

L’eau a longtemps été l’arme géopolitique la plus puissante de la Türkiye et la vulnérabilité la plus critique de l’Iraq. En 2025, la situation hydrique de l’Iraq a atteint un point de rupture, transformant la pénurie en impératif de coopération. Avec des réserves nationales tombées sous la barre critique des 6% et une réduction drastique des surfaces agricoles pour le plan hivernal 2024-2025 (1 million de dunams irrigués contre 3,1 millions l’année précédente)9, le gouvernement d’al-Sudani se trouvait face à un risque existentiel de sécurité alimentaire et de troubles sociaux, particulièrement dans le sud chiite assoiffé. Les experts environnementaux et les observateurs internationaux avaient averti que les barrages turcs en amont retenaient des volumes significatifs, laissant l’Iraq dépendant de la bonne volonté d’Ankara.10 Face à cette asymétrie, Bagdad a choisi de monétiser sa plus importnate ressource abondante, le pétrole, pour sécuriser sa ressource la plus rare, l’eau.

Le 2 novembre 2025, lors d’une cérémonie à Bagdad présidée par le Premier Ministre Al-Sudani, les ministres des Affaires étrangères Hakan Fidan et Fuad Hussein ont signé l’Accord cadre sur le mécanisme financier pour les projets de coopération hydrique.10 Cet accord a été qualifié par Hakan Fidan de « plus grand investissement infrastructurel de l’histoire de l’Iraq ».11

Le modèle de financement de cet accord a été conçu pour contourner les lourdeurs bureaucratiques et les problèmes de liquidité. Ainsi, une partie des revenus générés par les exportations de pétrole irakien vers la Türkiye sera conservée sur un compte spécial. Ces fonds seront ensuite exclusivement affectés au financement de projets d’infrastructure hydrique en Iraq. Ces projets seront attribués à des entreprises turques reconnues pour leur expertise hydraulique. Au total, cela crée un système en « boucle fermée » où l’argent du pétrole irakien revient à l’économie turque sous forme de contrats de BTP, incitant Ankara à coopérer.12

L’accord identifie six projets prioritaires initiaux, notamment la construction de trois barrages de retenue (capacité 5-10 millions m³) pour capturer les eaux de ruissellement et prévenir les crues, ainsi que la modernisation des systèmes d’irrigation pour réduire le gaspillage (actuellement estimé à 60-70% en Iraq).

L’aspect le plus controversé de l’accord est toutefois la clause de gestion. En effet, l’accord stipule que la gestion technique et opérationnelle des infrastructures hydriques sera assurée par la partie turque pour une durée transitoire de cinq ans.13 Cette clause a suscité une vive polémique à Bagdad, notamment au sein des factions politiques rivales et des groupes environnementaux, qui y voient une cession de souveraineté inacceptable sur une ressource vitale. Ils arguent que cela donne à la Türkiye un contrôle direct sur le « robinet » à l’intérieur même du territoire irakien. Toutefois, le gouvernement Sudani défend ce choix par le pragmatisme : l’Iraq manque cruellement d’expertise technique pour gérer des systèmes modernes, et cette période de transition inclut un volet massif de formation et de transfert de compétences. En contrepartie immédiate, la Türkiye s’est engagée à libérer un volume ponctuel d’un milliard de mètres cubes d’eau pour soulager la crise immédiate et à annuler certaines dettes historiques de l’Iraq.13

La résurrection du pipeline Kirkouk-Ceyhan (ITP)

L’un des succès majeurs en matière de coopération turco-irakienne dans l’année 2025 a été la remise en service du pipeline Kirkouk-Ceyhan (ITP), artère vitale pour l’économie du Kurdistan irakien et source de revenus de transit pour la Türkiye. Fermé depuis mars 2023 suite à un arbitrage de la Chambre de Commerce Internationale (CCI) condamnant la Türkiye à payer 1,5 milliard de dollars de dommages à l’Iraq, le pipeline est resté inactif pendant plus de deux ans, causant des pertes estimées à plusieurs milliards de dollars.14

La reprise des flux en septembre 2025 a été rendue possible par un alignement des intérêts entre Bagdad (SOMO), Erbil (GRK) et les compagnies pétrolières internationales (IOCs). Ainsi, le Premier Ministre du GRK, Masrour Barzani, a annoncé la reprise des exportations le 25 septembre 2025, qualifiant l’accord d’étape cruciale pour les droits constitutionnels de la région.14 Les flux ont redémarré à un niveau modeste de 180 000 – 190 000 barils par jour (bpd), l’objectif affiché par la SOMO étant d’atteindre 400 000 à 500 000 bpd d’ici 2026, doublant ainsi la capacité initiale de reprise.15

Un point important reste toutefois en suspens : la dette d’environ 1 milliard de dollars due aux compagnies pétrolières pour les exportations passées (septembre 2022 – mars 2023). L’accord actuel priorise les paiements courants via un compte séquestre, mais laisse la question des arriérés à des négociations futures, créant une fragilité latente dans la coopération actuelle.16 De plus, la Turquie continue de contester l’amende de la CCI, bien que la reprise des flux suggère un arrangement politique tacite pour « geler » ce contentieux au profit des gains commerciaux immédiats.

La « Route du Développement » : l’épine dorsale géostratégique

Si les accords sur l’eau et le pétrole répondent à des besoins immédiats, le projet de la « Route du Développement » (Development Road Project) incarne la vision stratégique à long terme du couple turco-irakien. Il s’agit de créer un corridor multimodal (rail, route, pipelines) de 1 200 km reliant le Grand Port de Faw (Basra, sud de l’Iraq) à la frontière turque (Ovakoy), pour ensuite se connecter au réseau européen via la Türkiye.17. Le coût estimé du projet est de 17 milliards de dollars pour la phase initiale, pouvant atteindre 24 milliards. Son ambition est d’offrir une alternative terrestre plus rapide au Canal de Suez, réduisant le temps de transit Asie-Europe de 10 à 15 jours, et concurrencer le Corridor Économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) qui contourne la Türkiye.18

L’année 2025 a vu des avancées concrètes sur ce projet, qui est désormais en phase de réalisation concrète. En effet, un accord-cadre de financement quadripartite a été finalisé, réunissant la Türkiye, l’Iraq, le Qatar et les Émirats Arabes Unis (EAU), garantissant la viabilité financière du projet et ancrant les intérêts du Golfe en Iraq via la Türkiye.19 Le 5 décembre 2025, le Premier Ministre Al-Sudani a inauguré les premiers tronçons physiques du projet : une route asphaltée de 63 km reliant le port de Faw à l’arrière-pays et au futur corridor ferroviaire.20 L’Iraq a aussi officiellement adhéré au système douanier international TIR en 2025, et des opérations pilotes réussies ont eu lieu entre Mersin (Türkiye) et Umm Qasr (Iraq), prouvant la faisabilité logistique du corridor.

La Route du Développement est toutefois perçue par Téhéran comme une menace stratégique directe. En effet, en créant un axe vertical Nord-Sud reliant la Türkiye au Golfe, ce projet contourne l’Iran et affaiblit son propre projet de corridor Nord-Sud vers la Russie. De plus, il renforce l’indépendance économique de l’Iraq vis-à-vis des importations iraniennes. L‘Iran se trouve alors face à un dilemme : s’opposer frontalement au projet au risque d’aliéner davantage l’opinion publique irakienne, déjà favorable au développement économique, ou agir dans l’ombre. En conséquence, la stratégie iranienne en 2025 a semblé osciller entre des pressions diplomatiques discrètes et des menaces voilées proférées par des milices alliées comme le Kataib Hezbollah, qui a exprimé des « doutes » sur le projet.21 La capacité de l’Iraq à sécuriser physiquement ce chantier titanesque face aux risques de sabotage sera le test ultime de sa souveraineté dans les années à venir.

Dynamiques politiques et élections parlementaires de 2025 en Iraq

Les élections législatives irakiennes du 11 novembre 2025 ont servi de test grandeur nature pour la politique de rapprochement menée par le Premier Ministre Al-Sudani. La coalition « Reconstruction et Développement » dirigée par Al-Sudani est arrivée en tête avec 46 sièges sur 329, une performance solide dans un paysage politique fragmenté.22 Le taux de participation à ces élections, en hausse à 56% (contre 43% en 2021), suggère que les Irakiens, notamment dans les provinces sunnites et kurdes, ont réagi positivement aux projets d’infrastructure et à la stabilisation des relations avec les voisins.23

La victoire relative de Sudani, combinée aux bons scores de ses alliés potentiels (le parti sunnite Taqaddum qui a obtenu 28 sièges, et le Parti Démocratique du Kurdistan qui a obtenu 26 sièges) assure à Ankara une continuité politique à Bagdad. La formation attendue d’un gouvernement de coalition large devrait maintenir le cap de la coopération économique, isolant davantage les factions radicales anti-turques.24

Échanges commerciaux turco-irakiens

L’objectif affiché par Ankara et Bagdad est d’atteindre un volume commercial bilatéral de 30 milliards de dollars à moyen terme. Les statistiques de 2025 indiquent une progression, bien que freinée par la volatilité des prix du pétrole. Ainsi, en septembre 2025, les exportations turques vers l’Iraq s’élevaient à 948 millions de dollars, tandis que les importations (principalement pétrolières) atteignaient 61,6 millions de dollars.25 Bien que cela représente une légère baisse des exportations turques par rapport à 2024 (-3,49%), les importations irakiennes ont bondi de 33,8%, signe de la reprise des flux énergétiques.25 La Türkiye exporte massivement des produits manufacturés (bijouterie, farine de blé, volaille, matériaux de construction) et importe quasi exclusivement des produits énergétiques.25

L’année 2025 a aussi été ponctuée par une diplomatie d’affaires intense, orchestrée par le Conseil des Exportateurs Turcs (TIM) et le ministère turc du Commerce. En mai 2025, dans le cadre du Forum d’Erbil, une délégation commerciale s’est rendue au Kurdistan irakien, focalisée sur la construction, l’énergie et les biens de consommation.26 Aussi, en octobre 2025, une délégation turque s’est rendue à Bagdad, dans le cadre d’une mission axée sur le secteur « Construction & Quincaillerie », qui a réuni 87 acheteurs irakiens (notamment de Basra) et 22 vendeurs turcs, générant plus de 250 réunions B2B pour positionner les entreprises turques sur les chantiers de la Route du Développement.27

Les implications régionales de ces récents développements dans le couple Türkiye-Iraq

La coopération turco-irakienne de 2025 dessine en creux une stratégie d’endiguement « douce » de l’Iran. Contrairement aux stratégies américaines de confrontation directe, l’approche turque repose sur la création d’alternatives: en offrant à l’Iraq des solutions viables pour son eau (barrages turcs), son électricité (interconnexion 600MW) et ses exportations pétrolières (Ceyhan), la Türkiye réduit mécaniquement les leviers de pression de Téhéran. Si l’Iraq peut exporter son pétrole vers l’Europe sans passer par le Détroit d’Ormuz et importer ses marchandises via la Türkiye, la centralité géopolitique de l’Iran s’érode.

Bien que les États-Unis soutiennent discrètement ces développements, voyant d’un bon œil tout ce qui renforce l’indépendance de l’Iraq vis-à-vis de l’Iran, le format de coopération qui émerge est intrinsèquement régional. Le « Quintette » sécuritaire d’Amman et les consortiums financiers du Golfe pour la Route du Développement montrent que les puissances régionales (Türkiye, EAU, Qatar, Iraq) prennent en main leur propre sécurité et développement, anticipant un monde où la garantie de sécurité américaine n’est plus automatique.

L’année 2025 s’impose alors indubitablement comme l’année de la « grande coopération » entre la Türkiye et l’Iraq. Ce qui était autrefois une relation de voisinage difficile, ponctuée d’incursions militaires et de crises diplomatiques, s’est métamorphosé en un partenariat structurant pour le Moyen-Orient. Cette transformation repose sur un pari audacieux : celui de l’interdépendance. En liant la sécurité de la Türkiye à la prospérité de l’Iraq, et l’eau de l’Iraq à l’économie de la Türkiye, les deux pays tentent de rendre le coût d’un futur conflit prohibitif. Les accords de 2025 (désarmement du PKK, mécanisme eau-pétrole, Route du Développement) ne sont pas de simples documents techniques, mais des véritables piliers d’une nouvelle architecture régionale.

Néanmoins, la pérennité de cette construction dépendra de la capacité des deux États à surmonter les forces centrifuges : la résistance des milices pro-iraniennes, les aléas de la politique intérieure turque et la fragilité institutionnelle irakienne. Mais pour l’heure, 2025 restera l’année où Ankara et Bagdad ont choisi de construire des routes et des barrages plutôt que des tranchées.

  1. International Crisis Group, « Strengthening Iraq-Türkiye Ties amid Regional Tensions », Rapport Moyen-Orient N°254, 9 décembre 2025 []
  2. Nebahat Tanrıverdi Yaşar, « From Frontline to Central Regional Node: Turkey’s Recalibration of its Regional Strategy in Iraq », SWP Comment 2025/C 43, Stiftung Wissenschaft und Politik, 2 octobre 2025 [] [] [] [] [] [] [] [] [] []
  3. « Türkiye Extends Military Mandates in Lebanon, Syria, and Iraq Amid Shifting Regional Dynamics », Kurdistan24, 22 octobre 2025 []
  4. Mahmoud Allouch, « Turkiye in a Changing Geopolitical Environment: What Awaits Ankara in 2025? », Emirates Policy Center, 7 février 2025 []
  5. Sinan Mahmoud, « PKK withdraws all forces from Turkey to advance peace process with Ankara », The National, 26 octobre 2025 [] []
  6. « Iraq’s foreign minister calls for disarmament of ‘PKK elements’ in the north », Al Arabiya English (avec The Associated Press), 2 novembre 2025 []
  7. « Defense minister asks affiliates of PKK terrorist group to comply with dissolution calls », Türkiye Today, 12 décembre 2025 []
  8. « End of PKK terror group activity in Türkiye, Iraq, Syria, Iran crucial for regional stability: Fidan », TRT World, 2 novembre 2025 []
  9. Enabling Peace in Iraq Center (EPIC), « Iraq Security and Humanitarian Monitor (ISHM): October 30 – November 6, 2025 », via ReliefWeb, 7 novembre 2025 []
  10. « Iraq and Turkey Seal Landmark Water and Security Deal », Evrim Ağacı (Grand Pinnacle Tribune), 4 novembre 2025 [] []
  11. Ezgi Akin, « Turkey, Iraq sign oil-for-water deal: What to know », Al-Monitor, 3 novembre 2025 []
  12. « Iraq Publishes Implementation Plan for ‘Historic’ Water Deal with Turkey », Peregraf, 3 novembre 2025 []
  13. « Iraq-Turkey water deal sparks concerns despite promised relief for drought crisis », The Arab Weekly, 4 novembre 2025 [] []
  14. « Oil exports from Iraq’s KRG to resume, with Kirkuk–Ceyhan flows expected in 48 hours », Türkiye Today, 25 septembre 2025 [] []
  15. « Pressured to curb Iranian imports, Iraq aims to double KRG oil flows next year », The Arab Weekly, 1 octobre 2025 []
  16. « Iraq nears deal to restart pipeline oil exports from Kurdistan to Turkiye, sources say », Arab News, 20 septembre 2025 []
  17. « Iraq’s ‘Development Road’ project and Iran’s strategic dilemma: What are the possible scenarios? », Raseef22, 16 décembre 2025 []
  18. « The Iraq-Turkey Development Road Project », TRENDS Research & Advisory, 13 mars 2024 []
  19. « Türkiye finalizes $17B deal for Development Road, awaits Iraq’s post-election green light », Türkiye Today, 23 octobre 2025 []
  20. « Iraq’s Development Road Project », New Eastern Outlook, 11 décembre 2025 []
  21. « Iraq’s Development Road Project », New Eastern Outlook, 11 décembre 2025 []
  22. « What Iran Stands to Lose from Iraq’s Development Road Megaproject », Gulf International Forum, 18 juillet 2024 []
  23. « Iraq’s Election: Outcomes and Next Steps », The Washington Institute for Near East Policy, 17 novembre 2025 []
  24. « Iraq’s Election: Outcomes and Next Steps », The Washington Institute for Near East Policy, 17 novembre 2025 []
  25. « Turkey (TUR) and Iraq (IRQ) Trade », The Observatory of Economic Complexity (OEC), 2025 [] [] []
  26. « Erbil… A Turkey-Iraq Business Development Summit took place », Gouvernorat d’Erbil, 13 mai 2025 []
  27. « Turkish Trade Delegation To Baghdad », i-B2B Matchmaking, 15 mai 2025 []