Alors que les yeux du monde sont tournés vers Gaza et sa reconnaissance partielle comme État-nation par plusieurs pays occidentaux, portée par l’initiative française, puis suivie par le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie, le président turc Recep Tayyip Erdogan a profité de l’Assemblée générale des Nations unies à New York pour effectuer une visite d’État officielle à Washington, le jeudi 25 septembre 2025, afin de rencontrer son homologue américain, Donald Trump.
Il s’agit du premier déplacement officiel du chef d’État turc à la Maison-Blanche depuis la fin du premier mandat de Trump en 2021. Sous la présidence de Joe Biden, Erdogan s’était abstenu de toute visite bilatérale à Washington, se limitant à des rencontres en marge des sommets multilatéraux, comme pour celui du G20 dans la capitale italienne1. Les relations entre les deux pays étaient restées tendues, bien qu’ils demeurent deux membres essentiels de l’OTAN. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche marque donc un nouvel élan des relations américano-turques, longtemps marquées par la méfiance et des intérêts divergents.
Selon une enquête publiée par Middle East Eye2, Donald Trump Jr., fils de l’ancien président américain, se serait rendu discrètement à Istanbul, au palais de Dolmabahçe, pour y rencontrer Recep Tayyip Erdoğan. L’information a été rendue publique par le chef de l’opposition turque Özgür Özel (CHP), qualifiée par Ankara de « visite de courtoisie » sans portée politique. Toutefois, elle a alimenté les spéculations sur d’éventuels canaux parallèles entre Erdogan et le camp républicain, en prévision d’un éventuel second mandat de Trump. Cet épisode illustre le pragmatisme de la diplomatie turque, qui cherche à préserver ses intérêts stratégiques tout en entretenant un dialogue discret avec les deux camps américains, dans un contexte international particulièrement tendu.
Un accueil en grande pompe
Le président Donald Trump, accompagné de son vice-président JD Vance et de son secrétaire d’État Marco Rubio, a accueilli en grande pompe la délégation turque, composée du ministre des Affaires Étrangères Hakan Fidan, du ministre de la Défense Yasar Güler, et du chef des services de renseignements Ibrahim Kalin. Après de longues années de crispation, les deux gouvernements ont remis sur la table des dossiers sensibles, parmi lesquels l’acquisition des F-35, la coopération énergétique, la guerre en Ukraine et les équilibres régionaux au Proche-Orient.
La première rencontre entre les deux hommes s’est tenue en marge de la réunion sur la reconnaissance internationale de l’État de Palestine, à l’ONU. Aux côtés de dirigeants tels que l’émir du Qatar ou le président égyptien, Erdogan et Trump se sont dit « satisfaits »3 du sommet sur Gaza et ont publié une déclaration conjointe appelant à un cessez-le-feu immédiat, estimant qu’il constituait « la première étape vers une paix juste et durable »4 garantissant à la fois la libération des otages et l’acheminement de l’aide humanitaire.
Le dossier du F-35 : un vieux contentieux relancé
Le dossier du chasseur furtif F-35 demeure l’un des principaux points de friction entre Ankara et Washington, symbole des tensions persistantes au sein de l’OTAN. Intégrée au programme dès 2002, la Türkiye en avait fait un pilier de la modernisation de son armée de l’air, avant d’en être exclue en 2019 à la suite de l’achat du système russe S-400, jugé incompatible avec les normes de l’Alliance par Washington. En décembre 2020, le Congrès américain a également sanctionné Ankara, dans le cadre de la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), interdisant l’exportation de licences de défense vers la Türkiye et en gelant les avoirs de plusieurs responsables impliqués dans cette acquisition5.
Depuis, le dossier stagne, de Trump I à Biden, puis à nouveau sous Trump II. Si la société Lockheed Martin, productrice du F-35, souhaite trouver de nouveaux acheteurs alors que les États-Unis développent déjà leur chasseur de 6e génération, le Congrès reste hostile à toute reprise des ventes à Ankara, invoquant des risques pour la sécurité de la Grèce, de la nouvelle Syrie d’Ahmed al-Shara et, par extension, d’Israël6. Une solution envisagée consisterait toutefois à maintenir les S-400 russes achetés par la Türkiye sous scellés, sans activation et sous supervision de l’OTAN7, mais Washington bloque toujours l’exportation de moteurs américains vers la Türkiye, poussant Ankara à accélérer le développement de son propre chasseur TFX-KAAN.
Par ailleurs, la Türkiye, déjà dotée de l’une des plus vastes flottes de F-16, souhaite moderniser ses appareils et acquérir 40 nouveaux F-16 Viper. Mais là encore, le Congrès bloque la transaction sous pression des lobbys grecs et américains, décidés à freiner tout renforcement militaire turc.
Gaza, Syrie, Irak : les dilemmes d’un Proche-Orient en recomposition
Le Proche-Orient reste le cœur des interactions entre Ankara et Washington, oscillant entre coopération stratégique et rivalités d’intérêts. La chute inattendue du régime de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, a bouleversé l’équilibre régional. Portée par des groupes rebelles soutenus par Ankara dans la poche d’Idlib (notamment Hayat Tahrir al-Sham (HTS), dirigé par Abou Mohammed al-Joulani, de son vrai nom Ahmed al-Shara), cette transition a conduit à la formation d’une « République syrienne de transition », soutenue par la Türkiye, le Qatar et l’Arabie saoudite8.
Avec l’affaiblissement du croissant chiite (Iran-Irak-Syrie-Liban) et de l’influence russe en Syrie, la Türkiye de Recep Tayyip Erdoğan se positionne, avec le Qatar et l’Arabie Saoudite, comme nouvelle garante du régime syrien. Toutefois, la guerre civile est loin d’être achevée, et l’intégrité territoriale syrien est toujours partagée.
Washington, tout en maintenant des troupes dans le nord-est syrien, cherche à éviter une confrontation directe entre la Türkiye et les Forces démocratiques syriennes (FDS). L’avenir politique des Kurdes reste incertain, alors qu’Ankara menace d’intervenir en cas de bon-application de l’accord du 10 mars 2025 entre Damas et les FDS, prévoyant la réintégration du Rojava et l’intégration de ses combattants dans l’armée syrienne9.
La nouvelle Syrie est également devenue un terrain de tensions indirectes entre Ankara et Tel-Aviv. Depuis l’arrivée d’Ahmed al-Shara au pouvoir, Israël multiplie les frappes aériennes sur le territoire syrien, tandis que la Türkiye revendique le rôle de protecteur de l’intégrité territoriale syrienne. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a insisté sur la nécessité d’ouvrir des canaux de communication entre la Türkiye et Israël, afin d’éviter tout risque d’escalade. En juin 2025, sous médiation américaine, des responsables du renseignement turc et israélien se sont rencontrés à Bakou, en Azerbaïdjan, pour discuter de la situation syrienne, selon The Times of Israël.
Sur la question palestinienne, Recep Tayyip Erdogan se présente comme l’un des principaux défenseurs de la cause palestinienne et de la création d’un État souverain, face à Benjamin Netanyahou. Après la reconnaissance de l’État de Palestine par plusieurs membres du Conseil de sécurité des Nations unies, dont la France et le Royaume-Uni, Donald Trump a proposé un plan de paix en vingt points pour Gaza, soutenu par la Türkiye et la majorité des acteurs régionaux10.
Accords commerciaux et énergétiques : une alliance d’intérêts
L’énergie reste un pilier central de la politique étrangère turque. Forte de ses 85 millions d’habitants, la Türkiye cherche à réduire sa dépendance énergétique envers la Russie, qui représentait encore près de 65% de ses importations d’hydrocarbures en 2024, selon l’Agence internationale de l’énergie11.
Cette diversification de ses sources d’approvisionnement par la Türkiye se traduit par la doctrine du « Mavi Vatan » en Méditerranée orientale au large de Chypre, d’Israël12, ou encore de la Libye, mais aussi en se rapprochant des États-Unis. Dans cette optique, Ankara a signé plusieurs accords avec des entreprises américaines, dont Mercuria, pour l’importation de gaz naturel liquéfié (GNL) sur vingt ans, soit 4 milliards de m3 par an, pour un montant estimé à 43 milliards de dollars13. Ankara réouvrira également l’oléoduc Irak-Türkiye, après sa fermeture au début de l’année 2023 suite au tremblement de terre qui a touché la Türkiye et la Syrie. En parallèle, les États-Unis investiront dans le développement du nucléaire civil turc via des réacteurs modulaires (SMR), afin que 10% de l’électricité nationale provienne du nucléaire d’ici 2030.
Enfin, Ahmet Bolat, président de Turkish Airlines, a confirmé l’achat de 250 avions de ligne auprès de Boeing, pour une livraison prévue entre 2029 et 203414. Cette commande fait suite à un contrat similaire signé avec Airbus pour 323 appareils15, illustrant la stratégie d’équilibre d’Ankara entre ses partenaires européens et américains.
Cette tournée d’État marque ainsi un tournant symbolique dans la diplomatie turco-américaine, après plusieurs années de méfiance et de tensions. Erdogan cherche à repositionner la Türkiye comme un partenaire incontournable pour les États-Unis, capable de dialoguer avec toutes les puissances, tout en défendant ses ambitions régionales. Pour Donald Trump, rétablir un lien direct avec Ankara pourrait constituer un levier d’influence au Proche-Orient, à un moment où les États-Unis peinent à redéfinir leur rôle dans la région.
En 2024, les échanges commerciaux entre la Turquie et les États-Unis ont atteint environ 43 milliards de dollars. Les exportations américaines vers la Turquie s’élevaient à 15,4 milliards de dollars et les importations américaines depuis la Turquie à 16,7 milliards. Les États-Unis affichaient ainsi un déficit commercial d’environ 1,4 milliard de dollars pour les biens, mais un excédent de 940 millions pour les services. Ankara souhaite porter le volume total des échanges à 100 milliards de dollars dans les prochaines années.
- Ami Sohta, « Fin de la rencontre Erdogan-Biden à Rome: en marge du sommet du G20 », Anadolu Ajansi, 31 octobre 2021, consulté le 23 septembre 2025.
URL :https://www.aa.com.tr/fr/monde/fin-de-la-rencontre-erdogan-biden-%C3%A0-rome-/2407870
↩︎ - Ragip Soylu, «Donald Trump Jr secretly met’s Erdogan», Middle East Eye, 18 septembre 2025, consulté le 23 septembre 2025.
URL : https://www.middleeasteye.net/news/donald-trump-junior-secretly-met-turkeys-erdogan
↩︎ - «Başkan Erdoğan « memnunum » demişti! BM’deki Gazze Zirvesi’nin bildirisi yayımlandı: Derhal ateşkese varılmalı», A Haber, 25 septembre 2025, consulté le 25 septembre 2025.
URL:https://www.ahaber.com.tr/dunya/2025/09/24/gazze-zirvesinin-bildirisi-yayimlandi-derhal-bir-ateskese-varilmali
↩︎ - «Başkan Erdoğan « memnunum » demişti! BM’deki Gazze Zirvesi’nin bildirisi yayımlandı: Derhal ateşkese varılmalı», A Haber, 25 septembre 2025, consulté le 25 septembre 2025.
URL:https://www.ahaber.com.tr/dunya/2025/09/24/gazze-zirvesinin-bildirisi-yayimlandi-derhal-bir-ateskese-varilmali
↩︎ - Ozge Ozdemir, «ABD’nin Türkiye’ye CAATSA yaptırımları: ‘Savunma sanayisinde üretim ve ihracat olumsuz etkilenebilir», BBC Turk, 17 décembre 2020, consulté le 25 décembre 2025;
URL : https://www.bbc.com/turkce/haberler-dunya-55341918
↩︎ - Sean Mathews, «Trump-Erdogan meeting: F-35s, Russian gas and an Israel headache», Middle East Eye, 24 septembre 2025, consulté le 25 septembre 2025.
URL :
https://www.middleeasteye.net/news/trump-erdogan-meeting-f35s-russian-gas-and-israel-headache
↩︎ - Sean Mathews, «Trump-Erdogan meeting: F-35s, Russian gas and an Israel headache», Middle East Eye, 24 septembre 2025, consulté le 25 septembre 2025.
URL :
https://www.middleeasteye.net/news/trump-erdogan-meeting-f35s-russian-gas-and-israel-headache
↩︎ - Jennifer Chainay, «Chute de Bachar al-Assad en Syrie : qui sont les gagnants et les perdants dans la région ?», Ouest France, 10 décembre 2024, consulté le 27 septembre 2025.
URL : https://www.ouest-france.fr/monde/syrie/chute-de-bachar-al-assad-en-syrie-qui-sont-les-gagnants-et-les-perdants-dans-la-region-07be11ec-b644-11ef-b127-6912475c9cda
↩︎ - Hèllene Sallon, «En Syrie, un accord historique entre Damas et les forces kurdes», Le Monde, le 11 mars 2025, consulté le 3 octobre 2025.
URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/11/en-syrie-un-accord-historique-entre-damas-et-les-forces-kurdes_6578805_3210.html
↩︎ - Alexis Feertchak, «Plan de paix pour Gaza : découvrez l’intégralité de la réponse du Hamas à Donald Trump», Le Figaro, le 4 octobre 2025, consulté le 4 octobre 2025.
URL : https://www.lefigaro.fr/international/plan-de-paix-pour-gaza-decouvrez-l-integralite-de-la-reponse-du-hamas-a-donald-trump-20251004
↩︎ - «Türkiye’s refiner Tüpraş halts Russian crude purchases after sanctions», Daily Sabah, 19 février 2025, consulté le 4 octobre 2025.
URL : https://www.dailysabah.com/business/energy/turkiyes-refiner-tupras-halts-russian-crude-purchases-after-sanctions
↩︎ - Tugay Unlu, «Gaza, Syrie, énergie et diplomatie régionale : l’équation Türkiye-Israël», Observatoire du Bosphore, le 19 août 2025, consulté le 19 août 2025.
URL : https://observatoire-bosphore.fr/gaza-syrie-energie-et-diplomatie-regionale-lequation-turkiye-israel/
↩︎ - Pelin Ünker, «Türkiye’nin enerjide Rusya’ya ne kadar ihtiyacı var?», DW, le 26 septembre 2025, consulté le 4 octobre 2025.
URL : https://www.dw.com/tr/t%C3%BCrkiyenin-enerjide-rusyaya-ne-kadar-ihtiyac%C4%B1-var/a-74152471
↩︎ - «Türk Hava Yolları Boeing’den 150 uçak satın alıyor», BBC News Türkçe, le 26 septembre 2025, consulté le 5 octobre 2025.
URL : https://www.bbc.com/turkce/articles/c4gwpjj4pkdo
↩︎ - «Turkish Airlines signe un partenariat renforcé avec Airbus et Rolls Royce», BFM Business, le 29 avril 2024, consulté le 5 octobre 2025.
URL : https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/aeronautique/turkish-airlines-signe-un-partenariat-renforce-avec-airbus-et-rolls-royce_AD-202404290647.html
↩︎

