La Turquie, impliquée dans les rivalités régionales et internationales en Libye et longtemps alliée du camp de Tripoli, a récemment multiplié les gestes d’ouverture vers l’Est libyen. La visite surprise, ce lundi 26 août 2025, d’Ibrahim Kalin, chef des services de renseignements turcs (MIT), à Benghazi pour rencontrer le maréchal Khalifa Haftar, en est l’illustration la plus frappante1.
De la chute de Kadhafi à la guerre civile libyenne
Après la chute de Mouammar Kadhafi durant les soulèvements du Printemps arabe en 2011, la Libye sombre dans une crise institutionnelle profonde. Ainsi, en 2014, la deux pôles rivaux s’imposent : à l’Ouest, le Congrès génération au national (CGN), puis ensuite le Gouvernement d’union nationale (GNA), basé à Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par Ankara et Doha ; à l’Est, la Chambre des représentants, qui siège à Tobrouk et est appuyée par les forces du maréchal Haftar, qui prend progressivement le contrôle de Benghazi et de la Cyrénaïque.
En 2015, des négociations sont tenues au Maroc sous l’égide de l’ONU et donnent naissance à l’accord de Skhirat2. Celui-ci établit le GNA, censé incarner l’unique autorité politique libyenne aux yeux de la communauté internationale. Toutefois, dans les faits, le pays demeure fragmenté, et Haftar renforce son emprise sur l’Est et le Sud (dans le désert du Fezzan, à la frontière du Niger et du Tchad) et s’impose de facto comme acteur incontournable du pays, grâce à sa mainmise sur les ressources pétrolières.
L’offensive de Haftar et l’intervention turque
En avril 2019, Haftar lance une offensive majeure sur Tripoli. Le GNA, dirigé par Fayez al-Sarraj, se retrouve assiégé, tandis que les forces de l’Armée nationale libyenne (ANL), opposantes au GNA, bénéficient du soutien militaire et financier des Émirats arabes unis, de l’Égypte et de la Russie via la société paramilitaire Wagner3.
Face à la situation critique en Libye et au risque d’effondrement du GNA, la Türkiye, alors en bons termes avec le président Fayez al-Sarraj, décide d’intervenir. En novembre 2019, Ankara signe alors deux accords avec Tripoli : un accord de coopération militaire et sécuritaire, permettant le déploiement de forces turques, de drones Bayraktar TB2 et de conseillers militaires ; un accord de délimitation maritime, inscrivant la « doctrine de la Patrie bleue » (Mavi Vatan) et donnant à Ankara un accès stratégique aux ressources énergétiques en Méditerranée orientale, au détriment de son voisin grec4.
Ces accords et l’intervention turque qui s’ensuit changent le rapport de force. En effet, avant cela, la Libye était en pleine impasse politique, le gouvernement libyen officiellement reconnu par l’ONU (le GNA) s’affaiblissait, et Khalifa Haftar avançait dans toutes les directions et menait une offensive fulgurante avec l’appui de ses alliés et des mercenaires tchadiens et soudanais qu’il avait recruté sous la direction du général Hemitti grâce à son contrôle du Fezzan. Malgré les efforts de l’armée et des milices proches du GNA, ceux-ci manquent gravement de munitions et d’armes face à l’Est.
Les accords nouvellement signés permettent à la Türkiye d’intervenir quelques mois plus tard, sous la direction du chef d’état major Yaşar Güler, en soutenant le GNA par des armes ainsi que des drones Bayraktar TB2 de la société Baykar, qui connaissent un fort succès face aux systèmes de défense russe et aux drones de fabrication chinoise. Des forces spéciales et des conseillers militaires turcs sont également déployés en soutien au gouvernement de Fayez Al-Sarraj, ainsi que des forces auxiliaires intervenant dans le théâtre d’opération libyen, avec plusieurs milliers mercenaires syriens pro-turc. La Türkiye assure également un soutien naval au GNA, avec l’arrivée de frégates turques au large de Tripoli.
Au total, le soutien turc et qatari permettent au GNA de repousser l’offensive de Haftar. Un cessez-le-feu ainsi que des accords sont signés à Genève le 23 octobre 2020, mettant fin aux combats5, entraînant le départ des mercenaires étrangers ou encore la reprise du dialogue politique pour préparer des élections, mais figent la division du pays. En effet, malgré le cessez-le-feu, la Türkiye reste toujours en Libye (en particulier à Tripoli et à Misrata) et les Émirats et l’Égypte poursuivent eux aussi leur influence sur l’Est libyen.
En 2021, le GNA forme un nouveau gouvernement, avec à sa tête Abdelhamid Dbeibah, celui-ci ayant pour mission de préparer les élections.
Les intérêts de la Türkiye en Libye
Le soutien d’Ankara à Tripoli et le maintien de sa présence en Libye après le cessez-le-feu n’est pas anodin. En effet, la Libye, qui faisait partie de l’Empire ottoman durant plusieurs siècles, représente pour la Türkiye un terrain aux enjeux multiples. L’arrivée au pouvoir de l’AKP, sous le visage du Premier ministre puis président turc Recep Tayyip Erdogan, marque l’adoption d’une approche diplomatique turque plus dynamique en Libye.
En particulier, la Türkiye a commencé à jouer un rôle particulièrement actif en Méditerranée orientale après la mise à l’écart, suite à la tentative de putsch militaire ratée de 2016, du ministre turc des Affaires étrangères (2009-2014) puis Premier ministre (2014-2016) Ahmet Davutoglu, qui portait le slogan « Zéro problèmes avec les voisins » dans le cadre de sa politique étrangère6.
Plusieurs facteurs expliquent cet intérêt turc croissant pour la Libye. Le premier : l’énergie. En effet, forte de ses quatre-vingt cinq millions d’habitants, la Türkiye représente l’un des plus grands consommateurs d’énergie au Moyen-Orient. En ce sens, Ankara, très dépendante des hydrocarbures russes, iraniens et azerbaïdjanais, cherche à diversifier ses approvisionnements. L’accord maritime signé avec Tripoli lui permet alors de revendiquer une vaste zone économique exclusive, ainsi que de bloquer le projet de gazoduc EastMed reliant Israël, Chypre et la Grèce, qui représentait une alternative crédible au gazoduc TANAP qui passe par le territoire turc7. Cet acte, perçu par une partie de la communauté internationale comme un agrandissement unilatéral de ses frontières maritimes par la Türkiye ainsi que comme une expansionniste impérialiste de l’époque ottomane, est vivement critiqué.
Sur le plan économique, les sociétés privées turques en sortent également gagnantes. En particulier, les entreprises turques du BTP, comme Enka, gagnent des parts de marché en Libye, en contribuant à la reconstruction du pays (centrales électriques, routes, aéroports, …)8.
Militairement, Ankara avance également ses intérêts stratégiques en Libye, en renforçant sa présence militaire dans le pays. Ainsi, depuis 2020, les forces du GNA coopèrent avec la Türkiye, qui contrôle la base militaire d’Al-Watiya, proche de la frontière tunisienne. Ankara déploie également des systèmes de défense turcs dans la base militaire, et maintient la présence de ses navires militaires ainsi que de ses drones Bayraktar. La Türkiye dispense également, via ses officiers présents en territoire libyen, une formation militaire aux forces du GNA, conformément à l’accord de défense liant les deux pays9. Cette présence militaire de la Türkiye en Libye lui assure une capacité de projection particulièrement puissante en Afrique du Nord, et lui permet de sécuriser son accord maritime conclu avec la Libye, face à l’Égypte et à la Grèce. Cela lui donne aussi une capacité de pression sur l’Union européenne, notamment concernant les flux migratoires.
Les tensions régionales et internationales
L’intervention turque a provoqué de fortes critiques, en particulier parmi les pays de l’OTAN (dont la Türkiye fait partie), s’indignant de l’ingérence turque en Libye, étant précisé qu’Ankara avait soutenu la plupart des mouvements de contestation lors des Printemps arabes, dont celui des fréristes de Morsi en Égypte, avant leur renversement par un putsch militaire d’Abdel Fattah Al-Sissi10.
Ainsi, des tensions diplomatiques surgissent entre Ankara et Paris, notamment après la découverte de missiles javelins de fabrication française destinés aux troupes du maréchal Haftar, malgré l’embargo sur les armes en direction de la Libye11.
Plus tard, en juin 2020, une frégate française engagée dans l’opération OTAN Sea Guardian accuse des frégates turques d’avoir «illuminé» son radar de tir. Emmanuel Macron dénonce un « jeu dangereux » mené par la Türkiye de part son ingérence en Méditerranée orientale et par son agressivité vis-à-vis de la frégate française12.
La Grèce dénonce quant à elle l’accord maritime signé avec la Libye, le décrivant comme « illégal », en ce qu’il empiète sur sa zone économique exclusive. Athènes renforce alors ses alliances face à la Türkiye, en particulier avec Chypre, l’Égypte, la France et Israël.
De son côté, Recep Tayyip Erdoğan accuse l’Union européenne de se servir de son opération maritime IRNI pour surveiller la Türkiye, alors même que cette opération est seulement censée veiller au respect de l’embargo sur les armes en Libye.
Également, peu avant l’élection présidentielle turque de 2023, Recep Tayyip Erdogan change de ton et adopte une nouvelle diplomatie dans la région, en se rapprochant de la quasi-totalité de ses voisins proches : l’Arabie Saoudite du Prince héritier Mohammed Ben Salmane, l’Émir des Émirats arabes unis Mohammed Ben Zayed, et le président égyptien13.
Cette nouvelle stratégie turque dans la région s’opère également vis-à-vis de la Libye, puisque depuis le cessez-le-feu d’octobre 2020, Ankara ouvre des canaux avec l’Est libyen et opte pour un rapprochement avec le clan Haftar, qui était pourtant son ancien rival.
Le rapprochement progressif entre Ankara et Benghazi
Malgré son intervention réussie ayant permis de faire échec à l’offensive menée par l’Est libyen, Ankara prend conscience du caractère incontournable de Haftar dans le pays et sur la scène régionale, en particulier du fait de sa mainmise sur le croissant pétrolier, en contrôlant les villes de Syrte, Ras Lanuf ou encore Brega.
Ainsi, depuis le cessez-le-feu, Ankara rééquilibre sa diplomatie en Libye, en se rapprochant également de l’Est. La Türkiye commence par adopter une diplomatie d’apaisement directement après le cessez-le-feu, en établissant des premiers avec le clan Haftar, via des canaux de communication secrets14. En 2021, le président le Chambre des représentants de Tobrouk et allié de Haftar, Aguila Saleh, déclare : « Il y a rapprochement avec la Türkiye… Il n’y a pas de rupture permanente ni d’adversaire durable. La politique est flexible et sujette au développement et au changement »15. Au printemps 2021, il se rend en Türkiye et rencontre le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu. Des chambres de commerce turques (MÜSİAD, DEİK) organisent également des forums pour la reconstruction de l’Est libyen, et notamment des villes de Benghazi et Derna.
Aguila Saleh, encore trop subordonné à Haftar, gagne également en indépendance et en autonomie en Libye, faisant de lui un candidat crédible pour les élections libyennes normalement prévues en décembre 2021, mais qui ne verront finalement pas le jour.
Le rapprochement entre Ankara et le clan Haftar s’accélère après la tempête Daniel de 2023, qui ravage la partie Est de la Libye. Cette catastrophe naturelle détruit deux barrages, inondant la ville de Derna, faisant plus de 4000 morts. La Türkiye réagit rapidement, en envoyant une aide humanitaire et signant des accords de reconstruction avec Haftar.
Affaibli par la guerre en Ukraine et le putsch raté d’Evgueni Prigogine, le groupe Wagner perd de son influence, permettant à la Türkiye et son président Recep Tayyip Erdoğan, de contrebalancer l’influence russe en Libye, en renforçant sa présence tant à l’Est qu’à l’Ouest libyen.
Ainsi, la Türkiye se pose comme un médiateur national en Libye, et non plus comme un allié d’un seul camp. Cette stratégie vise également à contenir l’influence de l’Égypte et des Émirats arabes unis à l’Est, et à permettre à la Türkiye de s’assurer du maintien de l’accord maritime qui délimite les frontières maritimes entre la Libye et la Türkiye.
La visite d’Ibrahim Kalin à Benghazi
Le 26 août 2025, Ibrahim Kalin, chef du MIT, s’est rendu à Benghazi, accompagné du lieutenant-général et chef de la défense et de la sécurité Ilkay Altindag. Ils y ont rencontré Khalifa Haftar et ses fils (Saddam, Belkacem et Khaled), considérés comme successeurs de leur père octogénaire.
Cette visite symbolise une étape importante dans le rapprochement turco-haftariste. La Türkiye cherche à renforcer sa présence militaire sur tout le territoire libyen, en proposant le projet « Une Libye, une armée »16, qui vise à fusionner les forces du GNA et de l’ANL dans une armée nationale unique, afin de stabiliser le pays et réduire la dépendance aux mercenaires étrangers.
- Nurbanu Tanrikulu Kizil, « Turkish intelligence chief meets Libya’s Haftar in Benghazi », 25 août 2025, consulté le 25 août 2025 [↩]
- Frédéric Chopin, « Un an après l’accord de Skhirat, la dérive de la Libye paraît inexorable », Le Monde, 17 décembre 2016, consulté le 30 août 2025 [↩]
- Emile Bouvier, “Les sociétés militaires privées russes au Moyen Orient. En Libye, le groupe Wagner à la manœuvre, 18 novembre 2022, consulté le 25 août 2025 [↩]
- « Accord militaire Turquie-Libye : Erdoğan reçoit Al-Sarraj à huis clos », le 17 décembre 2019, consulté le 25 août 2025 [↩]
- « Accord en Libye sur un cessez-le-feu permanent », Le Monde, 24 octobre 2020, consulté le 30 août 2025 [↩]
- Akram Belkaïd, « Du zéro problème avec les voisins à la coopération conflictuelle », Le Monde Diplomatique, novembre 2023, consulté le 26 août 2025 [↩]
- Jean-Sylvestre Mongrenier, « LE MONDE VU D’ISTANBUL, Géopolitique de la Turquie et monde altaïque », Presse Universitaire Française, Paris, mai 2023, consulté le 27 août 2025 [↩]
- Sarah Vernhes, « La Turquie en pole positions sur les projets de reconstruction », Jeune Afrique, 27 octobre 2021, consulté le 29 août 2025 [↩]
- Salomé Larsonneau, « L’engagement militaire turc en Libye : entre aide et défense de ses propres intérêts », 10 avril 2020, consulté le 30 août 2025 [↩]
- Laure Marchand, « Le soutien de la Turquie à Morsi irrite le nouveau pouvoir egyptien », Le Figaro, 18 juillet 2013, consulté le 30 août 2025 [↩]
- Frédéric Bobin et Nathalie Guibert, « L’embarras de Paris après la découverte de missiles sur une base de Haftar en Libye », Le Monde, 11 juillet 2019, consulté le 29 août 2025 [↩]
- « L’OTAN ouvre une enquête sur l’incident entre la France et la Turquie en Méditerranée », Le Monde avec AFP, 18 juin 2020, consulté le 30 août 2025 [↩]
- Élie Saikali, « Recep Tayyip Erdoğan dans le golfe, dans le triomphe de la Realpolitik », France 24, 20 juillet 2023, consulté le 30 août 2025 [↩]
- Emile Bouvier, « La Libye au cœur de manœuvres géopolitiques russo-turques (⅔). Ankara, en pleine expansion de son air d’influence en Libye », 13 juin 2020, consulté le 30 août 2025 [↩]
- « Le Président du Parlement Libyen, Saleh, a l’intention de se rendre prochainement en Turquie », Daily Sabah, 21 juillet 2022, 27 août 2025 [↩]
- Nurbanu Tanrikulu Kizil, “Turkish intelligence chief meets Libya’s Haftar in Benghazi”, 25 août 2025, consulté le 25 août 2025 [↩]


