1 septembre 2025

Tugay Ünlü

Sommet de l’OCS en Chine : la Türkiye au carrefour d’un nouvel ordre mondial

En cette fin du mois d’août 2025, le président chinois Xi Jinping accueille en grande pompe une vingtaine de dirigeants mondiaux, dont le Russe Vladimir Poutine, l’Indien Narendra Modi, l’Iranien Massoud Pezeshkian et le Turc Recep Tayyip Erdoğan, à Tianjin, dans le nord de la Chine1. Ensemble, ils participent au 25ᵉ sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), un forum eurasiatique centré sur la sécurité et la coopération économique, créé en 2001 sous l’impulsion de Pékin et Moscou1. Cet événement, l’un (si ce n’est le) plus important depuis la fondation de l’OCS, symbolise la volonté de ces pays d’esquisser « un autre modèle international », avec la Chine en son centre.

L’extension croissante de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS)

Fondée en 2001, l’OCS regroupait initialement la Chine, la Russie et plusieurs ex-républiques soviétiques d’Asie centrale. Au fil du temps, l’organisation s’est élargie pour accueillir l’Inde et le Pakistan (en 2017), l’Iran (membre à part entière depuis 2023) et plus récemment la Biélorussie (2024), portant à 10 le nombre d’États membres. Elle compte également des pays observateurs et partenaires de dialogue (qui représentent au total 16 nations supplémentaires, couvrant l’Asie, le Moyen-Orient, l’Europe orientale et même l’Afrique)1. Cette coalition eurasiatique représente près de 42% de la population mondiale et environ un quart du PIB de la planète, et son territoire cumulé équivaut à 24% des terres émergées1. Le commerce intra-OCS a été multiplié par 100 en vingt ans, signe d’une intensification spectaculaire des échanges régionaux1.

Initialement centrée sur la coopération sécuritaire et la lutte contre le terrorisme2, l’OCS a progressivement élargi son agenda à des volets économiques, énergétiques et politiques. Elle se veut aujourd’hui une « alternative multilatérale » face aux alliances occidentales. Ainsi, Pékin la présente comme un contrepoids à l’Occident, offrant un modèle de gouvernance mondiale où les puissances émergentes ont voix au chapitre3. Le sommet de Tianjin s’inscrit dans cette ambition de bâtir un nouvel ordre mondial non-occidental. Le président russe Vladimir Poutine a d’ailleurs salué un rassemblement qui doit « consolider la solidarité eurasiatique et contribuer à façonner un ordre mondial multipolaire plus juste »3.

La Türkiye, invitée d’honneur : un pied en Eurasie, un pied en Occident

La présence du président Erdoğan en invité d’honneur à ce sommet est hautement symbolique. En effet, la Türkiye n’est pas (encore) membre de l’OCS, mais elle en est partenaire de dialogue depuis 2012, et est le premier et seul pays membre de l’OTAN à détenir ce titre2. En clair, Ankara cherche depuis plus d’une décennie à s’insérer dans les nouvelles structures eurasiatiques, tout en restant liée au camp occidental. Cette double appartenance apparente reflète le délicat équilibre que la Türkiye tente de maintenir entre l’Est et l’Ouest.

Cette présence turque en Chine s’inscrit plus largement dans un repositionnement géopolitique stratégique opéré sous la présidence d’Erdoğan : longtemps pilier du flanc sud-est de l’OTAN et aspirant à l’UE, Ankara affiche depuis les années 2010 une diplomatie plus autonome et multi-vectorielle. Le gouvernement turc a même lancé en 2019 l’initiative « Asie Anew » visant à redynamiser les liens avec les pays d’Asie, signe de la diversification des partenariats de la Türkiye, hors du bloc occidental. Elle a ainsi exprimé en 2022 son souhait de devenir membre à part entière de l’OCS, et a montré de l’intérêt pour les BRICS+4. Le discours turc s’aligne également de plus en plus sur la rhétorique des puissances émergentes, puisque son président plaide pour un monde multipolaire, critiquant l’ordre onusien dominé par les 5 membres permanents du Conseil de sécurité.

Toutefois, ce pivot stratégique ne signifie pas pour autant un abandon pur et simple de l’ancrage turc en Occident, mais traduit plutôt l’émergence d’une diplomatie turque opportuniste, où Ankara cherche à obtenir le meilleur des deux mondes : bénéficier à la fois des avantages sécuritaires et économiques de ses alliances traditionnelles, et des nouvelles opportunités offertes par l’Eurasie. Comme le souligne la presse turque, le pays « équilibre [ses] alliances occidentales avec un engagement plus profond en Eurasie »2, capitalisant sur sa position géographique et son statut de puissance moyenne pour élargir sa sphère d’influence.

Les partenariats stratégiques de la Türkiye dans la région

Le positionnement de la Türkiye au « carrefour » des blocs lui permet de nouer plusieurs partenariats stratégiques bilatéraux avec les grandes puissances eurasiatiques servant ses intérêts économiques, énergétiques et sécuritaires, sans pour autant rompre ses liens occidentaux.

Ainsi, au travers du partenariat turco-chinois, Pékin est devenu le 3ᵉ partenaire commercial de la Türkiye, avec un volume d’échanges atteignant 43,4 milliards de dollars en 2023 (+12,6 % sur un an)4. Ces flux sont toutefois très déséquilibrés en faveur de la Chine, puisque les exportations chinoises représentent près de 90 % du total des échanges (produits manufacturés, technologies…), tandis que la Türkiye peine à exporter (4,3 milliards de dollars seulement en 2023, principalement des matières premières)4. Pour corriger ce déséquilibre, Erdoğan exhorte les Chinois à investir davantage en Türkiye, notamment dans le numérique, l’énergie, la santé ou le tourisme, conduisant à un accroissement de la présence chinoise en Türkiye via des investissements massifs (plus de 18 milliards de dollars engagés de 2005 à 2024 dans les infrastructures, l’industrie et la tech turques)4.

La Türkiye occupe également une place clé sur les « Nouvelles Routes de la Soie » chinoises (initiative Belt and Road), de par sa position de carrefour entre l’Asie et l’Europe4. Sur le plan politique et sécuritaire, Pékin apprécie qu’Ankara réaffirme son adhésion au principe d’« Une seule Chine » (non-reconnaissance de Taïwan) et souhaite renforcer la coopération antiterroriste3, en dépit du contentieux latent sur le sort de la minorité turcophone ouïghour du Xinjiang.

Grande alliée de la Chine et adversaire historique de la Türkiye devenu partenaire pragmatique, la Russie représente elle aussi pour la Türkiye un allié incontournable dans plusieurs domaines. Sur le plan énergétique, Moscou est le premier fournisseur d’hydrocarbures de la Türkiye, couvrant par exemple plus de 50 % du gaz naturel consommé dans le pays ces dernières années5. La construction par la société russe Rosatom de la centrale nucléaire d’Akkuyu6, le plus grand projet commun turco-russe, illustre cette interdépendance entre les Turcs et les Russes, puisque la centrale devrait fournir à terme 10 % de l’électricité turque.

Sur le plan économique plus large, la Türkiye, ne participant pas aux sanctions occidentales liées à la guerre en Ukraine, a intensifié ses échanges avec la Russie : Ankara a vu son commerce avec Moscou exploser de +42 % sur les six premiers mois de 2022, notamment grâce à des achats de pétrole russe à prix cassé7. Erdoğan affiche l’objectif ambitieux de 100 milliards de dollars de commerce bilatéral avec la Russie (contre environ 70 milliards de dollars en 2023)8. Parallèlement, la Türkiye a acheté à la Russie des systèmes de défense anti-aérienne S-400 malgré l’opposition de l’OTAN, et discute d’une éventuelle seconde centrale nucléaire russe en Türkiye. Dans les conflits régionaux (Syrie, Libye, Caucase), Erdoğan et Poutine ont développé une relation faite à la fois de compétition et de coopération, leur permettant de développer une proximité personnelle et une absence de tabou idéologique (les deux régimes étant en froid avec l’Occident), facilitant ces arrangements pragmatiques. Toutefois, par l’héritage de siècles de rivalité, la méfiance persiste en toile de fond, ce qui incite Ankara à ne pas dépendre exclusivement de Moscou.

La Türkiye entretient également des relations mesurées avec d’autres acteurs présents à Tianjin : par exemple, avec Téhéran, la coopération se fait à la carte, notamment via processus d’Astana sur la Syrie, où Ankara et Téhéran (aux côtés de Moscou) cherchent un règlement malgré des intérêts divergents. La Türkiye aussi importe du gaz d’Iran, tout en rivalisant d’influence au Caucase et en Asie centrale. L’adhésion récente de l’Iran à l’OCS pourrait offrir un nouveau cadre de dialogue tripartite sino-turco-iranien.

S’agissant de l’Inde, les rapports bilatéraux turco-indiens ont été historiquement limités, voire tendus (en raison du soutien affiché d’Erdoğan au Pakistan sur la question du Cachemire). Néanmoins, dans les enceintes multilatérales, Ankara et New Delhi peuvent trouver des terrains d’entente sur la réforme de la gouvernance mondiale ou la promotion d’un ordre multipolaire indépendant de l’Occident, renvoyant le signal que les grandes puissances régionales cherchent des modes de coopération pragmatiques au-delà des clivages traditionnels.

Enfin, la Türkiye consolide parallèlement ses alliances avec d’autres nations eurasiatiques : avec le monde turcophone d’Asie centrale (via l’Organisation des États turciques), avec le Qatar et certains pays du Golfe (par un rapprochement récent), ou encore avec la Corée du Sud et le Japon (par des partenariats économiques et technologiques), témoignant de sa volonté d’être un acteur eurafrasien incontournable.

Quel impact sur les alliances traditionnelles de la Türkiye ?

La Türkiye demeure un membre clé de l’OTAN depuis 1952, garantissant le flanc sud-est de l’Alliance. Sa base d’Incirlik abrite ainsi des forces de l’OTAN (y compris des armes nucléaires tactiques américaines), et son armée, qui est la deuxième la plus importante du pacte, contribue aux missions alliées. Cependant, la confiance mutuelle s’est érodée ces dernières années : Washington et les capitales européennes voient d’un œil critique les entorses d’Erdoğan à la discipline atlantique (notamment par son achat de missiles russes S-400, ses vétos retardant l’élargissement de l’OTAN, ou encore ses opérations unilatérales en Syrie). À l’inverse, du point de vue turc, le soutien occidental jugé insuffisant lors de la tentative de coup d’État de 2016, le refuge accordé à des opposants (comme la confrérie Gülen, accusée par Erdoğan d’avoir orchestré ladite tentative de coup d’État), ou l’embargo sur certaines technologies de défense, ont alimenté un ressentiment et le désir d’une plus grande indépendance stratégique.

En participant ostensiblement à un sommet visant à proposer un contre-modèle à l’Occident, Ankara envoie un message calculé à ses alliés traditionnels : la Türkiye montre qu’elle a d’autres options diplomatiques et économiques, afin d’accroître son levier vis-à-vis de Washington et Bruxelles. Par exemple, le non-alignement turc sur les sanctions anti-russes a mis la pression sur les Européens pour garder Ankara « dans le camp occidental », se traduisant alors par un regain d’engagement de l’UE (avec, notamment, des discussion sur la modernisation de l’union douanière UE-Türkiye) et par la modération de Washington, qui s’est contenté de sanctions limitées contre quelques entités turques, facilitant le contournement des embargos sur la Russie8. De même, la Türkiye tire profit de sa médiation dans la guerre en Ukraine (accord sur les céréales, échanges de prisonniers) pour se poser en acteur incontournable que ni Moscou ni l’OTAN ne peuvent écarter.

Cela dit, l’équilibre est précaire : si la Türkiye se rapproche trop de la Chine et de la Russie, elle risque d’isoler davantage les partenaires occidentaux modérés en sa faveur, voire de provoquer des mesures de rétorsion. En ce sens, l’acquisition des S-400 russes a valu à Ankara des sanctions américaines et son exclusion du programme d’avions F-358. Une intégration plus poussée de la Türkiye dans les structures eurasiatiques (OCS, BRICS…) pourrait intensifier la méfiance au sein de l’OTAN quant à la fiabilité de la Türkiye en cas de confrontation avec la Russie ou la Chine. Néanmoins, un divorce entre la Türkiye et l’OTAN reste hautement hypothétique à court terme, puisque la Türkiye bénéficie grandement du parapluie de sécurité de l’OTAN et de ses liens économiques avec l’UE (son premier marché d’exportation), et que l’Alliance atlantique bénéficie à son tour de la position géostratégique unique de la Türkiye, au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient, du Caucase et de la mer Noire.

Entre réalignement oriental et ancrage occidental

La participation active de la Türkiye au sommet eurasien de Tianjin incarne la nouvelle doctrine diplomatique d’Ankara : poursuivre ses intérêts nationaux en exploitant toutes les alliances disponibles, sans s’enfermer dans un camp exclusif. En réalité, la Türkiye a toujours eu une identité à cheval sur l’Orient et l’Occident, lui conférant un réel atout dans le contexte actuel de recomposition de l’ordre mondial. En jouant simultanément sur plusieurs tableaux, Ankara espère accroître son autonomie stratégique et gagner une stature de puissance de « pivot » dans le nouvel échiquier multipolaire.

Pour l’heure, ce pari semble lui apporter des gains tangibles. Entre investissements chinois, énergie et tourisme russes, marchés alternatifs et plus grandes marges de manœuvre diplomatiques, la Türkiye se pose en défenseur d’un ordre international plus juste au sein du « Sud Global », reprenant à son compte la thématique chère à Pékin et Moscou d’une réforme de la gouvernance mondiale9. Erdoğan se plaît à dialoguer aussi bien avec Xi Jinping qu’avec Donald Trump, incarnant l’idée que les puissances intermédiaires n’ont plus à choisir de façon binaire leurs partenaires.

Cependant, à plus long terme, la Türkiye devra continuer de jongler prudemment, pour ne pas devenir le dindon de la farce de la rivalité entre grands blocs. Son économie reste liée aux capitaux occidentaux et sa défense à la technologie de l’OTAN, tandis que ses nouvelles amitiés orientales peuvent vite fluctuer (la Russie demeure un concurrent régional par bien des aspects, et la Chine une puissance lointaine aux intérêts pas toujours convergents). La réussite de ce grand écart géopolitique dépendra de la capacité d’Ankara à inspirer confiance à tous ses partenaires sans jamais sembler trahir l’un pour l’autre. En ce sens, être au carrefour d’un nouvel ordre mondial est autant une opportunité qu’un numéro d’équilibriste pour la diplomatie turque.

En conclusion, le sommet de Tianjin confirme l’entrée de la diplomatie turque dans une nouvelle ère, cherchant à capitaliser sur l’essor de l’Eurasie sans renoncer aux acquis de son ancrage occidental. Ce repositionnement d’Ankara pourrait redéfinir le rôle de la Türkiye comme puissance d’équilibre dans un monde multipolaire où ni alliances traditionnelles, ni partenariats émergents ne seront exclusifs mais complémentaires, au gré des intérêts nationaux du moment.

  1. « Le président turc Erdogan arrive en Chine pour le sommet de l’OCS », Agence Anadolu, 31 août 2025 [] [] [] [] []
  2. « Le président Erdogan arrive en Chine pour le sommet de l’OCS », TRT World, 31 août 2025 [] [] []
  3. « Putin, Modi and Erdoğan among leaders in China for talks with Xi », The Guardian, 31 août 2025 [] [] []
  4. « Les relations Chine/Turquie : asymétrie et enjeux stratégiques régionaux », Fonds FDBDA, février 2025 [] [] [] [] []
  5. Turkey’s natural gas supply by source, U.S. Energy Information Administration, 2015 []
  6. « La première centrale nucléaire turque obtient le statut officiel d’installation nucléaire », TRT World, 27 avril 2023 []
  7. « Mersin, le grand port turc transformé en plate-forme de commerce avec la Russie », Le Monde, 18 octobre 2022 []
  8. « Turquie : Erdogan souhaite “l’expansion” du commerce avec la Russie », Journal de Québec, 24 novembre 2024 [] [] []
  9. « President Erdoğan meets Xi as he arrives for SCO summit », Daily Sabah, 31 août 2025 []