Depuis 2010, la Türkiye et Israël oscillent entre coopération par pragmatisme et tensions politiques. Après plus de dix ans de relations difficiles (assaut israélien contre le navire humanitaire turc Mavi Marmara en 2010, succession de différends sur la Syrie, l’énergie et la Palestine), un réchauffement est intervenu en 2022, par la visite du président israélien Isaac Herzog en Türkiye, dans l’objectif de renouer avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan1.
Toutefois, la guerre de Gaza débutée en octobre 2023 a rapidement inversé cette dynamique. Recep Tayyip Erdogan a fermement dénoncé l’offensive israélienne à Gaza, qu’il a qualifié de « génocide »2. Ankara a multiplié ses critiques publiques, ses manœuvres diplomatiques et ses sanctions symboliques contre Israël, au fil du conflit. Ainsi, la Türkiye a notamment rappelé son ambassadeur en Israël en novembre 20233 et suspendu tout commerce direct avec Israël en 20244.
Les tensions en Syrie ont elles aussi brouillé le tableau : alors qu’Israël a multiplié les frappes contre des cibles militaires en Syrie, Ankara renforce sa présence aux côtés du régime sortant de Damas, représenté par la figure d’Ahmed al-Charaa.
Face à ce double bras de fer, les deux États ont toutefois entamé en 2025 à Bakou5 des négociations pour éviter tout choc militaire accidentel. Lors de discussions facilitées par l’Azerbaïdjan, Israël et la Türkiye ont convenu d’établir un mécanisme de déconfliction, aboutissant en mai 2025 à l’ouverture d’une ligne de communication directe permanente afin de prévenir les malentendus militaires et les escalades potentielles en Syrie.
Malgré ces efforts récents de désescalade, les relations turco-israéliennes sont désormais transformées par plusieurs facteurs stratégiques. D’un côté, la Türkiye reste un acteur clé au Moyen-Orient : membre de l’OTAN, pivot énergétique cherchant à diversifier ses approvisionnements, etc. De l’autre, Israël reste une puissance militaire régionale, disposant de puissants appareils aériens (F-15, F-35) et d’alliances en pleine expansion (notamment avec un rapprochement avec des États arabes avant la guerre de Gaza).
Le rapprochement ou la compétition entre la Türkiye et Israël passe alors aujourd’hui par trois dimensions principales : l’énergie, le militaire et la diplomatie.
Entre dépendance et coopération énergétique
Fortement dépendante du gaz naturel et du pétrole importés, et en pleine crise russo-ukrainienne, la Türkiye avait exprimé en 2022 son intérêt pour un gazoduc sous-marin transportant acheminant le gaz israélien (issu des réserves de Leviathan) vers l’Europe, via la Türkiye6. Côté israélien, les réticences sont fortes, du fait d’un manque de confiance mutuelle entre les deux pays en matière d’énergie. Ainsi, le gazoduc Leviathan-Türkiye semble aujourd’hui peu réaliste, tant techniquement que politiquement. Toutefois, un terminal flottant de gaz naturel liquéfié pourrait être une option plus simple et plus réaliste.
Il convient également de noter que la Türkiye joue un rôle de plaque tournante pétrolière via le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, qui achemine du pétrole azerbaidjanais vers la Méditerranée. Cette infrastructure approvisionne une part considérable des besoins pétroliers d’Israël : jusqu’à 40% de sa consommation. Or, malgré l’embargo commercial décrété par Ankara en 2024 pour « crimes de guerre à Gaza », les livraisons de pétrole azerbaïdjanais vers Israël se sont poursuivies. La Türkiye s’en défend en invoquant un accord “contraignant” de 1999, qui lui impose de maintenir le flux sur ce pipeline quoi qu’il arrive.
Des rivalités militaires et sécuritaires
Militairement, les deux armées sont puissantes mais asymétriques : Israël dispose des avions de chasse les plus avancés et d’une doctrine de défense forte pour ses frontières ; la Türkiye dispose quant à elle de la deuxième armée de l’OTAN en termes d’effectifs, mais a vu sa modernisation freinée par des sanctions américaines qui ont conduit à son exclusion du programme F-35 en 2019, suite à l’achat par la Türkiye du système de défense aérienne russe S-400. Ankara a néanmoins commandé des F-16 de dernière génération auprès des États-Unis et maintient ses efforts pour revenir dans le programme F-35, suscitant l’opposition de Tel Aviv, qui voit Ankara comme une potentielle menace.
Sur le terrain syrien, les deux États se côtoient : Israël mène des frappes régulières pour empêcher tout renforcement le long de son Golan, tandis qu’Ankara déploie des troupes et soutient les nouvelles autorités sunnites à Damas. Cette confrontation latente a rendu impératif le dialogue pour éviter le pire, ce qui a été rendu possible par les pourparlers de Baku précédemment évoqués. Lors de ceux-ci, Tel Aviv a rappelé que l’implantation de bases turques dans la région de Palmyre était une ligne rouge, Israël voyant ces bases comme un danger pour elle.
Pour tenter de contenir ces tensions stratégiques, Israël et la Türkiye ont constitué un canal de communication 24/7 entre leurs états-majors régionaux en Syrie, visant à signaler immédiatement tout mouvement risquant de provoquer des collisions, sur le modèle de déconfliction déjà mis en place auparavant entre Israël et la Russie en Syrie. Toutefois, et malgré ces efforts de désescalade, la méfiance demeure totale entre les deux pays.
Des réajustements diplomatiques régionaux
Dans la sphère politique, les positions d’Ankara et de Tel Aviv divergent également, dans le cadre plus large d’un ordre régional en recomposition. D’un côté, la Türkiye joue le rôle de fervent défenseur de la cause palestinienne, en cherchant à mobiliser la communauté internationale contre l’offensive israélienne, notamment par les discours d’Ankara à l’ONU et par ses demandes de cessez-le-feu. Ankara s’est aussi jointe à la plainte déposée par l’Afrique du Sud contre Israel auprès de la Cour internationale de Justice pour « génocide » à Gaza, en 20247. En parallèle, la Türkiye tente de renforcer ses liens stratégiques avec d’autres acteurs de la région, tels que le Qatar (qui est un investisseur clé dans l’économie turc et qui accueille une base militaire turque sur son territoire), l’Iran (avec un commercial bilatéral malgré les sanctions occidentales et une coopération en matière sécuritaire) et la Russie (sur les plans énergétiques et militaires notamment).
De l’autre côté, Israël tente également de consolider ses partenariats sécuritaires, énergétiques et diplomatiques initiés avant la guerre de Gaza avec divers acteurs de la région, tels que l’Égypte, la Grèce, les Émirats arabes unis, la Jordanie, et joue un rôle grandissant aux côtés de l’Azerbaïdjan. Bakou, proche à la fois de la Türkiye et d’Israël, essaye d’apporter une médiation à ces « deux pays amis proches de l’Azerbaïdjan »8, proposant naturellement la tenue des pourparlers de Bakou en avril 2025.
Ce processus de Bakou témoigne de l’intérêt pragmatique de la Türkiye et d’Israël à rétablir le dialogue, malgré de graves différends sur divers dossiers. À court terme cependant, les rapports diplomatiques entre Erdogan et Netanyahou restent très froids, tant que le conflit israélo-palestinien reste brûlant.
En résumé, la relation Türkiye-Israël est aujourd’hui prise par un bras de fer stratégique mêlant conflictualité et interdépendance. Les deux pays avancent prudemment, conscients du risque d’escalade directe et des opportunités offertes par certaines coopérations. Ils cherchent à éviter l’accident, mais chacun reste ferme sur ses lignes rouges et agit selon ses intérêts, dictés par la balance militaire et énergétique du moment.
- « Le président israélien en visite d’État en Türkiye, une première depuis 14 ans », RFI, 9 mars 2022, consulté le 19 août 2025. [↩]
- « Türkiye’s Erdogan calls on Israel to stop its attacks on Gaza ‘amounting to genocide’ », Reuters, 20 octobre 2023, consulté le 19 août 2025 [↩]
- « La Türkiye rappelle son ambassadeur en Israël à la veille de l’arrivée d’Antony Blinken », RFI, 4 novembre 2023, consulté le 19 août 2025 [↩]
- « La Türkiye suspend ses relations commerciales avec Israël », Courrier international, 3 mai 2024, consulté le 19 août 2025 [↩]
- « Bakou pousse sa médiation entre la Türkiye et Israël », Connaissance des Énergies (Brève AFP), 3 juin 2025, consulté le 19 août 2025 [↩]
- « La Türkiye rêve d’un gazoduc la reliant à Israël », Connaissance des Énergies (Brève AFP), 23 mai 2022, consulté le 19 août 2025 [↩]
- « Génocide à Gaza : la Türkiye se joint à la requête sud-africaine devant la CIJ », L’Orient-Le Jour, 7 août 2024, consulté le 19 août 2025 [↩]
- « Ilham Aliyev : la première réconciliation réussie entre la Türkiye et Israël a été facilitée par l’Azerbaïdjan », Azertag, 9 avril 2025, consulté le 19 août 2025 [↩]


